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29/06/2018 10h:39 CET | Actualisé 29/06/2018 10h:39 CET

Vingt ans de réclusion pour une bouchée de pain

"Le pouvoir a sévi encore une fois pour signifier à ceux qui osent encore rêver d’une vie décente de changer de camp ou de bled".

- via Getty Images
Des manifestants protestent contre les peines prononcées à l'encontre des accusés du "Hirak" à Rabat, le 27 juin 2018.

JUSTICE - Et si Jean Valjean était né au Maroc, aurait-il eu un sort plus amène et moins inique que celui des condamnés du Hirak par les bourreaux de la justice marocaine? La cruauté de la machination judiciaire qui a broyé en mille miettes l’avenir des émeutiers rifains nous rappelle curieusement l’injustice sociale du paria de Victor Hugo, affamé, appauvri et condamné à dix-sept ans de prison pour avoir volé une miche de pain.

Deux siècles plus tard et comme si l’Histoire se recyclait pour enfanter les mêmes exactions commises envers les sans-dents et les sans-voix, Nasser Zefzafi et ses compagnons, incarcérés par les autorités marocaines neuf mois auparavant pour avoir scandé l’ire de la vox populi, ont subi le verdict le plus politisé que les magistrats de la Honte aient éructé pour dire au peuple: ”étouffez votre voix et réprimez vos ambitions sinon l’étiquette des fauteurs de trouble vous enverra en géhenne, sans espoir de retour”.

Le pouvoir a sévi encore une fois pour signifier à ceux qui osent encore rêver d’une vie décente de changer de camp ou de bled, car au pays des mille et un mirages, le rêve donne des ailes aux riches quand l’utopie caresse la naïveté folle des pauvres. Si la condamnation de Nasser Zefzafi, le héros du Hirak, à vingt de prison, ne vous écoeure pas au point de vous donner l’envie de quitter ce pays dirigé par une mafia qui tue l’espoir à la naissance, c’est que malheureusement vous êtes devenus sourds au message du Makhzen qui revient à la charge, encore plus impitoyable, plus totalitaire et dont l’instrument du pouvoir se manifeste à travers la répression et la paupérisation de la masse.

Pire encore que dans les années de plomb où les opposants au pouvoir se faisaient lyncher ou disparaissaient sans crier gare, les arrestations d’aujourd’hui sont plus sournoises, plus pernicieuses et perfides car elles se drapent derrière les oripeaux d’un soi-disant patriotisme primitif et machiavélique.

Le Makhzen ne veut pas entendre les cris de rage et de dégoût du peuple, acculé à la misère combien même celle-ci serait avilissante ou mortifère. Tout le monde au Maroc se rappelle de la ruée des femmes en novembre dernier, dans la région d’Essaouira. Quinze sont mortes au cours de la bousculade, mortes pour un sac de farine, qu’un donateur malchanceux voulut distribuer aux indigents. Mortes pour être nées pauvres.

Combien de Nasser Zefzafi allez-vous condamner pour mater le peuple et l’assujettir? Il en poussera toujours d’autres, plus vindicatifs, moins patients et résolument remontés contre l’ignominie du système féodal et tentaculaire qui n’a cure du cri de détresse des citoyens. Combien de prisons allez-vous ouvrir pour y jeter des êtres humains, abrutis par le manque d’écoles et outrés de voir leur pays reculer à pas de géants vers la préhistoire et s’enliser davantage dans la mouise et l’obscurantisme? Et vous vous targuez, barricadés dans vos tours d’ivoire, d’êtres les vrais patriotes pour protéger vos intérêts et gare aux pauvres démunis s’ils osent boycotter des produits alimentaires. Vous les taxerez de traîtres à la nation et vous trouverez le moyen de les diaboliser alors que votre indifférence à voir le pays couler dans la fange en spoliant ses richesses est la plus odieuse des trahisons.

Le pire cauchemar d’un citoyen, c’est de se voir priver des droits les plus basiques (éducation, santé, justice...) quand en parallèle, ses concitoyens plus chanceux d’appartenir à la fine fleur, mènent la dolce vita en le dépossédant et en raflant impunément les richesses du pays. Le pire cauchemar d’une citoyenne est de mettre bas sur le trottoir, et son bébé respire à pleins poumons l’air délétère de l’avanie humaine couplée à l’âcreté du goudron. 

Et s’il vous arrive d’avoir des moments de lucidité (ce dont je doute fort) ou que vous ayez des scrupules insomniaques, n’oubliez pas ce que Victor Hugo avait déclamé dans Quatrevingt-treize à propos de la révolution de 1789: Moi, si je faisais l’histoire de la Révolution (et je la ferai), je dirais tous les crimes des révolutionnaires, seulement je dirais quels sont les vrais coupables, ce sont les crimes de la monarchie”. Ne nous affolons pas non plus, ce n’est pas la monarchie chez nous qui met à mal nos conditions de vie, ce sont les mauvais gestionnaires qui l’écharpent et poignardent roi et peuple dans le dos.