ALGÉRIE
04/09/2018 11h:33 CET

Vie d'un prof militaire ...

Youcef Elmeddah pour le HuffPost Algerie

Après six mois d’instruction militaire à l’EFOR de Blida, j’ai été affecté comme prof de Sciences de la vie et de la terre au Lycée d’El Kala, une ville côtière de toute beauté située à l’extrême Est de l’Algérie.


J’ai pris le bus de 19h d’Alger à El Tarf le vendredi 19 avril 1985 et sommes arrivés à El Tarf – située à quelques km d’El Kala à 4h10 le jour où l’Algérie battait l’Angola par 3 buts à 1.

 
J’ai dormi dans le bus et me suis retrouvé dans une ville fantôme où il n y avait pas trace de vie. Le voyage m’a paru interminable. Bien que je fusse content de mon affectation comme prof, je l’étais moins quant à la distance qui me séparait d’Alger. 700 km ya Bou Galb !


C’était les années Chadli et celles des slogans “Pour une vie meilleure” et “le travail et la rigueur pour préparer l’avenir”.


J’ai donné mon premier cours au Lycée d’Elkala le lundi 22 avril 1985 en français à une classe de Terminale S. Parmi mes élèves, il y avait la fille du chef de daira à cette époque. Une excellente élève studieuse et dont je me referai à son cahier bien tenu pour savoir où je me suis arrêté au dernier cours. Je ne remplissais pas le cahier de texte à cause de la perte de temps que cela m’occasionnait, première raison du long conflit qui m’a opposé au proviseur du Lycée pendant 18 mois.

En novembre 1985, je me suis rendu compte qu’un de mes plus pauvres élèves ne mangeait pas à la cantine et l’ai surpris pendant la pause de midi, à manger dehors assis sur une pierre, un bout de pain presque sec avec une tranche de tomate dedans. C’est précisément celui dont j’ai publié le compte rendu d’un des sujets que j’ai donnés aux élèves à traiter en devoir en classe avec documents permis où je leur demandais d’ “exposer leur vision personnelle sur les origines de l’homme en confrontant les écrits religieux et la science”.


Je l’ai interrogé sur la raison pour laquelle il ne mangeait pas à la cantine. Il m’a répondu que ses parents ne pouvaient pas lui payer la demi-pension ! Mon sang a fait un tour ! C’est ça “Pour une vie meilleure” ? Cette scène m’avait déchiré le cœur et j’ai été de suite allé voir le proviseur, un arabisant, en insistant pour qu’il me reçoive. Échange en arabe :

- Sid El moudir, je me dois de vous signaler le cas de l’élève Mohamedi

- Qu’y a-t-il ?

- Ses parents ne peuvent pas lui payer la demi pension et je l’ai surpris dehors en train de manger un bout de pain avec une tranche de tomate.

- Et alors ?

- Et bien je vous demande s’il vous plaît et respectueusement de l’autoriser à manger à la cantine avec ses camarades de classe.

- Allez y voir M. Meziane, l’inspecteur d’académie. Je ne fais qu’appliquer les instructions. Par ailleurs je vous rappelle que vous êtes affecté ici comme prof militaire et vue votre obligation de réserve, vous n’avez pas à me dicter ce que je dois faire (sur un ton menaçant).

- Mais…

- Il n’a pas de mais. Vous pouvez disposer. Je n’ai pas de temps à perdre !

- C’est injuste Sid El moudir ! Injuste et immoral !

- Ya Hadarat – il m’appelait par mon grade- faites d’abord votre travail correctement : non seulement vous ne remplissez pas le cahier de texte, vous faites des interrogations avec documents permis. Je regrette votre affectation au Lycée. Vous n’êtes pas fait pour enseigner !

Il m’invita alors à sortir du bureau et suis sorti abattu ne sachant que faire ce d’autant, que je ne pouvais, à cette époque, aider le jeune élève pour lui payer sa demi-pension.

Sans m’avertir, le Proviseur fit un rapport contre moi au Commandant du secteur d’El tarf, Ahmed Arfi . dont le wali n’était autre que Mohamed El Andaloussi, un asnami, gendre de Chadli et wali d’El Tarf à cette époque.
Le commandant de secteur me convoqua le mercredi 18 décembre 1985 jour de permanence au secteur.

- Que se passe-t-il au Lycée Hadarat ? Je viens de recevoir un rapport du Proviseur contre vous

- Mon commandant, j’ai juste attiré son attention sur le cas d’un élève. Wellah rien d’autre. Et il la mal pris considérant que je ne respectais pas mon obligation de réserve

Puis je lui raconte en menu détail la vie au lycée, mes activités d’enseignant, mes rapports avec les parents d’élèves… et la situation de l’élève Mahmoudi.
Très attentif à mon argumentation :

- Je comprends tout ce que vous me dites Hadarat. Le proviseur a raison sur un seul point : votre obligation de réserve comme militaire. Je vais voir ce que je peux faire pour cet élève à titre exceptionnel et vous donne 10 jours de permission à compter de demain. Profitez-en pour aller vous reposer et revenir en forme. Je vous sens très mal.

- Je vous remercie de votre compréhension mon commandant. 

Et je quitte El Kala le jeudi 19 décembre 1985 pour rentrer sur Alger, où le lendemain j’apprends la mort de mon oncle Hadj Gholam Allah yerhmou, un jour de match entre le CSO et Relizane qui s’est terminé par un nul entre les deux équipes.

Je fais un grave accident de voiture à Alger le 3 janvier 1986. Et j’ai eu droit à une prolongation de ma permission. J’ai fait escorter ma FIAT jaune hors service à Tizi Ouzou où je l’avais laissée puis suis rentré à El Kala par avion via Annaba le 6 janvier.

Le proviseur ayant appris que je n’ai eu aucune sanction du Commandant de secteur suite à son rapport contre moi, décida de me faire inspecter !


Et c’est le mardi 11 février que j’ai été convoqué pour cette inspection avec deux autres collègues civils qui se sont présentés avec costume cravate, cartables luisants, livres neufs, stylos luxueux…. Pour eux l’enjeu était important puisqu’il s’agissait de leur titularisation. Mais pour moi ? Aucun enjeu puisqu’il me restait 7 mois avant la quille !

Et donc, je ne craignais aucunement cette inspectrice francophone qui se donnait un air sérieux… et devant qui je me suis présenté avec une tenue débrayée et une barbe de trois jours non pas par manque de respect mais parce que je n’avais rien d’autre comme vêtements. Et puis je ne comprenais pas l’objectif de cette inspection…qui ne pouvait être qu’une inspection conseil.
L’inspectrice me fixa d’un air méprisant au vu de ma présentation et surtout que je n’avais aucun document sur moi.


- Où est votre cahier de texte ?

- Je ne l’ai jamais rempli Madame parce que cela m’occasionnait une perte de temps. Par contre vous pouvez aller jeter un coup d’oeiil sur le contenu de mes enseignements dans les cahiers des élèves des trois classes dont j’ai la charge. 

- Le proviseur me l’avait dit. Vous ne faites pas l’appel non plus ?

- Non ! 

- Savez-vous que ce sont deux obligations réglementaires auxquels vous êtes tenues ?

- Je ne l’ai su que tardivement. Personne ne m’a tuilé à mon arrivée ici. On m’a juste donné un emploi du temps, des classes ou hada makane…

- Où sont vos cours ? 

- Je ne les garde pas Madame. Ce sont juste quelques notes que je prends et les principales idées que je comptais faire passer. 

- Et vous parlez aux élèves en arabe en classe ?

- Par moment oui et cela j’y tiens parce que beaucoup me redoutaient comme militaire car ils m’ont vu en tenue. Leur parler de temps en temps en arabe avec mon accent me rapprochait d’eux et supprimait cette barrière psychologique qui les séparait de l’autorité. Il m’arrive même de leur raconter des blagues en arabe. 


Pour la déstabiliser un peu je m’exprimais exprès en arabe et en français. 

- J’ai su par ailleurs que vous faites vos interrogations avec documents permis. Là aussi j’estime que vous ne respectez pas le règlement.


- Parce que je privilégie la réflexion à la mémorisation ya saydiati. Il ne sert à rien de demander à un élève de réciter la digestion chez l’homme. Il me semble plus judicieux de le pousser à réfléchir. Avez-vous un texte sur l’interdiction de faire des interrogations avec documents permis ? 

- Mais la mémorisation fait partie des apprentissages hadarat !

- …. Si vous insistez je le ferai parce que je suis là pour obéir. Mais je ne suis pas convaincu par la méthode. 

- Vous faisiez quoi avant d’être affecté ici ?

- Enseignant à la fac de Tizi !

- Enseignant à la fac de Tizi ? Vous enseigniez quoi ?

- Génétique et statistique pour le tronc commun Sciences médicales

- Et vous avez quoi comme diplôme

- Ingénieur agronome de l’INA d’El harach. C’est curieux que vous veniez m’inspecter sans même savoir qui je suis, ni mon parcours…

Ma réflexion l’a déstabilisé et je sentais une petite victoire pointer. Elle baisse le ton et devient plus conciliante.

- Le proviseur ne m’a donné aucune information sur vous et à l’Académie non plus. Je suis honorée de votre présence au lycée. Mais vous êtes tenu de respecter la réglementation.

- Je le ferai Ya Sayidati !

Et profitant de cette accalmie, je voulais relancer cette inspectrice sur le cas de l’élève Mohamedi en lui relatant sa situation. 


- Je comprends que vous soyez affecté. Mais ce n’est pas dans mes attributions !


Je sortais à la fin content et déçu et je croise le proviseur dans les couloirs qui attendait avec impatience les résultats de cette inspection.


- Alors Hadarat ? Comment cela s’est passé ?


- Wellah très bien Si el moudir !

Je n’ai jamais eu le rapport d’inspection.