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26/03/2019 18h:45 CET | Actualisé 26/03/2019 18h:49 CET

Vers une deuxième république algérienne

- via Getty Images

Depuis plusieurs semaines, la pression s’accentue sur ce régime obsolète qui a trop fonctionné par le clientélisme et la corruption. Loin de l’assise démocratique, le système algérien s’est éloigné depuis longtemps du droit et de la liberté rendant inéluctable le mouvement généralisé de protestation.

Vers une stratégie de rupture

Chaque jour qui passe voit le pouvoir actuel perdre un peu plus de crédibilité et de légitimité. Les Algériens ne souhaitent pas de mesurettes ou des subterfuges pour maquiller le maintien des mêmes acteurs dans un jeu de chaise musicale. Ils réclament une rupture totale avec l’actuel régime. Le pouvoir en place fait semblant de ne pas comprendre, attitude qui risque d’entraîner le pays dans une incertitude où toutes les issues y compris les plus radicales sont possibles. Le peuple algérien est lucide et reste pacifique. Il ne s’est pas trompé en rejetant en bloc les interlocuteurs désignés par le pouvoir actuel, tous de véritables apparatchiks du régime autocratique. Le peuple exprime également une vigueur fabuleuse contre toute ingérence étrangère à un moment où le régime tente de chercher des soutiens extérieurs, soutiens dont il ne dispose désormais guère sur son propre sol.  

La position complice de la France avec le régime autocratique algérien perdure malgré les récents discours diplomatiques en faveur des manifestants. Là encore, le peuple algérien n’est pas dupe.

Pourquoi la France a peur du réveil algérien

La France a peur du futur en Algérie. Elle a peur de perdre la rente qu’elle perçoit depuis plus de 60 ans et qui représente chaque année près de dix milliards d’euros. Avec cette révolution pacifique et l’arrivée probable au pouvoir d’une nouvelle gouvernance, les sujets sensibles, étouffés par le régime actuel depuis de nombreuses années, risquent d’être soulevés d’une manière plus frontale. C’est entre autres le cas pour la question des réparations des  crimes coloniaux et en particulier des crimes contre l’humanité commis par la France en Algérie. La question des réparations des conséquences des essais nucléaires et chimiques en Algérie de 1960 à 1978 ne pourra plus être occultée. Enfin, la question du poison français avec une islamophobie grandissante sur le territoire français et dont les principales victimes sont issues de la diaspora algérienne. Depuis de trop nombreuses années, les autorités algériennes sont restées passives face au traitement différencié que subit la diaspora algérienne sinon par une quasi indifférence faisant sous tendre une collusion politique des deux régimes.

Les gouvernants de la seconde république algérienne, où la diaspora sera inéluctablement représentée d’une manière plus forte, risquent de générer une relation diplomatique rénovée avec une sensibilité plus accrue à ce poison français qui touche directement ses concitoyens et l’urgence de remédier à cette islamophobie grandissante.

Les réactions choquantes et surtout l’absence de réactions de certains politiques français à l’effroyable massacre terroriste contre des musulmans en Nouvelle Zélande, faisant au moins 50 morts, est caractéristique du long chemin à parcourir par la France contre l’islamophobie.

Aujourd’hui, l’enjeu principal des revendications est la rupture avec le régime actuel. Cette issue est incompressible si le mouvement contestataire se consolide, reste pacifié et transforme ses revendications en projet politique.

De  la rupture à un projet politique

La question du projet politique est aujourd’hui d’actualité car sans vision globale et stratégique le mouvement contestataire risque de s’essouffler. L’Algérie doit rapidement se remettre à fonctionner avec de nouveaux repères car plus le temps passe et plus le flottement risque de diluer la puissance de frappe positive que le peuple a opéré dans sa volonté de transformation profonde de la société algérienne. Le régime en place est tenace et les jeux d’acteurs sont complexes avec deux variables incontournables, la première est liée à l’urgence d’un projet politique et la seconde est relative au rapport de force des acteurs en présence où l’armée sera le véritable arbitre.

Vers une politisation du soulèvement algérien

La force de ce soulèvement est son aspect apriori « apolitique », massif, pacifique, toutes classes sociales confondues et majoritairement jeune. L’absence de leaders politiques à la tête du mouvement est à la fois sa force mais aussi sa faiblesse. Si le mouvement contestataire ne se transforme pas rapidement en ancrage politique, il risque de se diluer et d’être perméable à toutes les récupérations y compris celles du régime actuel qui pourrait placer ses hommes au sein du mouvement contestataire. Certains prémices sont déjà visibles où quelques personnalités politiques, zélées encore hier à maintenir l’ancien régime en place, tentent aujourd’hui de monter dans le train des réformateurs. Le carriérisme politique de ces acteurs est sans limite. Le peuple ne peut oublier que ces opportunistes les menaçaient pour les dissuader de marcher pacifiquement contre le 5ème mandat.  

L’armée algérienne, arbitre des jeux de pouvoir

L’armée, le seul acteur encore crédible a fini par prendre position d’une façon paradoxale en se tenant officiellement aux côtés du peuple tout en maintenant au sein de l’Etat major un soutien au régime. Soutien qui devient de plus en plus difficile à tenir car certains hauts gradés grondent au sein de cette institution pour passer à une nouvelle donne démocratique. La ligne de démarcation est fine car quelques hauts dignitaires de l’armée sont impliqués dans de graves affaires de corruption. L’arbitrage de l’armée sera décisif dans les prochaines semaines. Bien qu’il semblerait que l’armée souhaite aujourd’hui se démarquer définitivement des erreurs du passé  (1988 et surtout 1992) où elle avait dû tirer sur ses enfants pour ne pas perdre le contrôle de la situation et maintenir le régime autocratique en place.

Vers une  seconde république algérienne

La deuxième république est déjà en marche, il faut désormais assurer la transition et la naissance d’un nouveau projet de société où les risques sont nombreux  face à un régime coriace qui ne souhaite toujours pas transmettre le flambeau aux jeunes générations. Cette incertitude ne doit pas figer les revendications, au contraire, elle doit les consolider en les transformant rapidement en actions politiques.  

La première action est de constituer, en urgence de préférence avant le 28 avril 2019, fin du 4ème mandat du Président Bouteflika, un Comité des sages qui aura pour objectif premier d’assurer la transition.  Cette date est quasi impossible à tenir pour des raisons de logistique de mise en œuvre, il faudra donc actionner une partie de l’article  88 de la constitution qui stipule qu’en cas de vacance du pouvoir, c’est au Président du Conseil de la Nation d’assumer la charge de chef de l’Etat pour une durée de 60 jours au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées. L’heure actuelle n’est pas à des élections présidentielles mais à la transition vers un nouveau régime démocratique. C’est pourquoi les élections dans le même délai auront pour mission d’élire les membres du Comité des sages.

La Présidence de ce Comité des sages exercera conjointement les prérogatives du Chef de l’Etat avec le Président du Conseil de la nation en ayant pour mission principale le passage vers la deuxième république algérienne. Ce Comité des sages devra être composé de personnalités en rupture avec le régime actuel et dont la probité est incontestable. Il siègera sur une durée déterminée (deux années maximum), le temps de répondre à des objectifs précis : la construction d’une nouvelle constitution la première année et la préparation de nouvelles élections présidentielles libres la seconde année. Un gouvernement provisoire sera nommé pour la gestion des affaires courantes et le parlement sera dissous. L’armée sera la garante de cette nouvelle gouvernance et des institutions restantes permettant de continuer à assurer la sécurité et la stabilité du pays.

L’identité algérienne n’est pas étrangère à ce type de gouvernance collégiale en particulier avec l’esprit de la Djama’a, l’esprit de la communauté qui a d’une manière ancestrale gouverné la vie locale algérienne. Instance à ne pas confondre avec l’ancien Conseil de la révolution des années 70 ou le Haut Comité d’Etat des années 90 qui ont au contraire favorisé l’émergence d’un pouvoir autocratique.

Le Comité des sages pourrait être composé de 26 personnalités issues de la société civile, représentant les principales catégories de la société algérienne (historique, armée,jeunesse, médias, diaspora, économique, enseignement, monde rural, environnement, santé, justice, diplomatie, affaires religieuses) avec une parité pleine, 13 femmes et 13 hommes. Ce Comité élira un Président (e) qui assurera la coordination de ce Comité et qui fera office par intérim de la Présidence de la république en liaison avec le Président du Conseil de la Nation.

Les membres du Comité des sages ainsi que le Président du Conseil de la Nation verront s’éteindre leur mandat après deux années maximum, le temps de promulguer une nouvelle constitution et l’organisation de nouvelles élections présidentielles laissant place à un nouveau régime semi présidentiel dans le cadre de la deuxième république algérienne.  

Débat national et non conférence nationale

Après la constitution du Comité des sages devra s’enclencher au plus tôt une seconde phase : celle du débat national. Sous l’égide de ce Comité, il sera indispensable que la parole soit donnée au peuple pour qu’il exprime ses besoins et ses volontés. Dans une approche transversale et verticale, du bas vers le haut, le peuple débattra sans intermédiaire aux niveaux local régional et national. Ce débat national sera loin de cette idée ubuesque de conférence nationale inclusive initiée par le régime actuel nous faisant penser étrangement à celle de 1992 qui fut un fiasco total et le prélude à la décennie noire.

Ce grand débat national ouvert à tous permettra d’entrer dans une troisième phase qui verra les doléances et aspirations des citoyens synthétisées et enrichies par la classe politique qui s’accordera, sous la supervision du Comité des sages, sur un projet de nouvelle constitution avant de nouvelles élections présidentielles. L’Algérie a été capable du meilleur pour recouvrer son indépendance, elle a été aussi capable du pire lors de la décennie noire. Aujourd’hui, elle montre à nouveau au monde entier qu’elle est capable du meilleur en devenant une des plus belles références de démocratie si elle arrive à aller jusqu’au bout de son processus démocratique. Exercice délicat qui devra éviter les erreurs du passé, en particulier la dérive autocratique qui imposera un nouveau régime présidentiel.

Vers un régime semi présidentiel

La question de la nature du futur régime présidentiel devra être tranchée avec un nouveau paradigme fondé sur la dilution des pouvoirs où le peuple sera la pièce maitresse et non plus l’instrument en rupture avec le régime présidentiel de ces cinquante dernières années héritées de l’ex-puissance coloniale française. Après 60 années de gouvernance quasi autocratique, sans réelle démocratie, la piste de réflexion sera supplantée par un régime tricéphale composé d’un Président de la république couplé d’une seule Assemblée et d’un Comité de sages (dans le prolongement de celui de la phase de transition) issus de la société civile. Les responsabilités seront de facto partagées avec un pouvoir constitutionnel présidentiel limité. Le Président pourra nommer un chef de gouvernement qui sera responsable de sa politique devant l’Assemblée mais avec un contrepouvoir, celui du Comité des sages qui aura la faculté, sur demande du peuple par référendum d’initiative citoyenne, de dissoudre l’Assemblée. Les pouvoirs exécutifs et législatifs cohabiteront avec ce Comité des sages qui sera le pivot de l’équilibre de cette triangulation. Ces trois organes seront élus au suffrage universel direct.

Cette deuxième république sera consolidée par l’instauration de référendums d’initiatives citoyennes  comme sources de propositions devant l’Assemblée, avec le pouvoir le cas échéant de proposer via le Comité des sages la destitution de cette même Assemblée. La fréquence et les modalités de ces référendums pourront être initiées par le peuple à chaque sujet sensible qui mobilise les populations (masses). L’objectif est de décentraliser le pouvoir, de partager les responsabilités en redonnant véritablement le pouvoir au peuple. Diminuer le pouvoir du Président et amoindrir la professionnalisation de la politique en générant une triangulation, Comité/ Assemblée/ Présidence, permettra une avancée certaine rendant difficile l’accaparement du pouvoir d’un clan au détriment de la majorité de la population. Ce régime semi présidentiel permettra de ne plus rentrer dans une gouvernance autocratique où les Présidents algériens depuis 1962 ont centralisé la quasi totalité des pouvoirs. Ces constituants seront transcrits dans la nouvelle constitution avec d’autres fondements comme l’égalité pleine et entière entre les femmes et les hommes loin du code actuel de la famille, la limite du nombre de mandats politiques à tous les échelons et la pleine participation de la diaspora.

Le temps presse

Après le 27 avril 2019, l’Algérie se retrouvera sur un chemin de crête où toutes les options seront possibles, soit le Président Bouteflika s’acharne à rester au pouvoir via différents subterfuges que le peuple a déjà rejetés massivement et dans ce cadre, l’avenir du pays risque d’être menacé. Soit il décide de rentrer sagement chez lui et l’Algérie basculera pacifiquement dans un nouveau régime avec un regard admiratif du monde. L’Algérie renverra le reflet du meilleur de ses potentialités avec un régime politique original générant une démocratie très avancée qui la placera dans le concert des nations comme un pays phare. Aujourd’hui tout est possible,  personne ne peut prédire l’avenir et le risque Algérie se fonde principalement au carrefour de ces deux options.

Finalement, l’apport principal de cette gouvernance Bouteflika aura été d’avoir forcé, sans le vouloir, les algériens à communier et à descendre dans la rue par millions pour revendiquer le droit à une dignité retrouvée. La volonté excessive du régime de se maintenir au pouvoir aura réveillé les algériens. Le Président Bouteflika aura rendu sans le savoir un service inestimable à la nation en lui permettant d’être la digne descendance des Hassiba Ben Bouali, Abane Ramdane, Larbi Ben Mhidi ou Mostefa Benboulaid qui ont donné leur vie pour que les algériens puissent vivre dignes et libres.