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12/09/2019 11h:29 CET | Actualisé 12/09/2019 11h:29 CET

Veni, vidi, pleuré !

C’est mon premier hirak, en chair et en os, à Alger, le 30 août 2019. Évidemment, un vendredi, le 28e.

Un tour préliminaire à la place Maurice-Audin, vide si ce n’est de ses flics qui ne connaissent pas Maurice Audin, de son soleil en train de se retrousser gaillardement les manches et de quelques passants qui viennent, comme moi, jauger des forces et des faiblesses de l’ennemi, fut-il khawa-khawa.

Peu avant midi, la Place Maurice-Audin “siffle”.
(C) 2019 Kamal Almi.

Avant d’en découdre avec le monde, je dois me réconcilier avec Dieu. Mon allié. La mosquée la plus proche, une ancienne église au vocable barbare de Saint-Charles, rebaptisée du nom d’une loi venue brouiller les cartes, Ar-Rahma, la Miséricorde, m’accueille péniblement pour l’inévitable prière du vendredi dans la chaleur de l’air et l’humidité de la foule. Les dizaines de climatiseurs n’y peuvent rien.

Le rituel de la prière du vendredi à l’église St-Charles, la mosquée Ar-Rahma.
Les plafonds sont haut, mais Dieu est Le Plus Haut.
(C) 2019 Kamal Almi.
 

Ses travées délestées de ses bancs, sa nef accueille al mihrab au milieu et, sur le côté, abrite al minbar. La salle immense et son transept sont supposés recevoir des milliers de prieurs dans le désordre d’un quinté toujours gagnant. Et le brouhaha incessant jusqu’à l’appel à la prière et la voix du cheikh, qui peut bien se passer des milliers de watts de ses hauts parleurs, entamant la khotba, ce prêche particulier qui compte pour deux rakâat. Dans la foule, plus de chandails de l’équipe nationale de foot qu’à l’accoutumée et quelques drapeaux d’Algérie sur des épaules difformes ou sous des culs instables. Et agités.

Les chaises réservées aux vieux et aux handicapés sont toutes occupées, le plus souvent par des gaillards qui ne semblent pas du tout en avoir besoin. La variété de ces tabourets pliables me dit que, parmi les habitués, chacun apporte le sien propre. Incapable d’assurer l’intégrale des génuflexions et autres exercices corporels que demande la prière musulmane, je me débrouille une poubelle verte toute propre, destinée aux gobelets usagés de la distributrice d’eau fraîche. Je la referme et me pose doucement dessus : je m’étonne qu’elle supporte mon poids et m’abstiens de bouger. U t’harrik-ara ! El hirak, c’est tantôt.

Le prêche est quelconque. L’imam admoneste les prieurs qui laissent leurs chaussures sur les marches de l’esplanade (!) de la mosquée et leur désigne les étagères de part et d’autre de la salle immense. Il ne se rend même pas compte, le pauvre, qu’il en faudrait au moins le double.

À la sortie, c’est le souk bordélique où on met presque la main dans ta poche pour te soutirer 800 DA pour une tondeuse – les Muz’, toujours une affaire de poils ! –, 200 pour un sac de pêches, des bananes, des figues, de beaux fruits moitié moins chers qu’ailleurs. Il ne manque que le portrait d’Abassi. Ah mais il est là, sur la lunette arrière de la cabine d’une camionnette à moitié pleine de poivrons !

Vite, je descends et coupe vers Didouche par nostalgie et par la rue Bourlon, Boulahdour pour les jeunes. Et là, j’ai le souffle coupé !

“Les généraux à la poubelle ! W El Djazayer teddi l’istiqlal !”
(C) 2019 Kamal Almi.
 

Il faut que tu aies marché des kilomètres dans les plaines et les forêts de mon pays, que tu aies découvert ces lits de rivières silencieuses, des oueds chuchotant que tu crois à jamais taris ou réduits à de fins ruisseaux atones et insignifiants, que tu y mettes un pied sans t’attendre à ce que l’eau t’atteigne la cheville. Et puis…

L’oued soudain t’avale, t’emporte, met jusqu’au poignet sa main dans ta poitrine et te remue énergiquement le cœur sans haine et sans reproche. C’est ce que tu vois dans les films, le défibrillateur qui te file 400 volts dans le thorax, sauf qu’ici, ce ne sont pas les premiers secours qui te les administrent, mais les derniers, les filles et les fils de ton pays qui crient avec l’énergie de l’espoir, la certitude de la victoire, la tension de l’amour. Et tu te réveilles. Tes oreilles s’ouvrent. Tes yeux s’écarquillent. Tu y es, sans doute, tu y es.

Tu marches. Ta hanche douloureuse n’existe plus. Tu distingues peu à peu les slogans assommant, les drapeaux et les fanions, les pancartes naïves et magnifiques, les images bon enfant, et même si tu les as lus cent fois, entendus autant sur les vidéos en direct, là, mon frère, c’est du réel, c’est autre chose. Tu es dedans. Tu en es.

Tu ne marches plus : tu flottes. Cette foule qui est tienne te reconnait et t’emporte. Allé, donne la main, euh… le pied, donne le pied, laisse-toi guider. Suis la foule qui fait de micro-haltes impromptues, question de tasser les rangs, et qui redémarre comme si elle ne s’était jamais arrêtée. Les lois de la physique, tu te les carres, celles de la chimie aussi : tu demandes de l’eau, tu as de l’eau. Tu n’auras plus jamais soif, oui.

Impossible de suivre. Mais comment font donc les autres ? “Force physique ? Ha ha ha ! Non, mon frère : tout ce passe là-dedans (et il pointe sa tempe) et là-dedans (et il pointe son cœur) !” Et démarre : “Comme dans un fleuve sur la berge, je me mets sur le trottoir contre un mur sur une marche et reprends mon souffle.

Dans les slogans, il y a une terrible détermination, y compris et surtout dans la façon de déclarer la silmiya, le pacifisme du hirak consolidé au fil des marches et des provocations. Je capte la spontanéité, l’improvisation, le petit flottement initial de certains leitmotivs et le synchronisme rodé, la séquence de certains autres. C’est formidable, c’est la vie, merde!

Côté flics, je sens la peur et l’instabilité. La décision de chacun d’entre eux est prise et il ne fait rien pour la cacher, sans le moindre doute : “Tebki yemmak w ma tebkich yemma!” (en cas de grabuge, je t’écrase comme un moustique sans l’ombre d’une hésitation). Mais la foule a le nombre et la détermination et, même sans barricades, c’est elle qui aura le dessus, sans le moindre doute, là non plus.

 Le cordon de police, le seule cordon ombilical qui relie, désormais, le peuple et le pouvoir.
(C) 2019 Kamal Almi.

J’ai l’impression que la foule ne veut pas prendre conscience de sa force, de son potentiel radical en cas de violence, de peur de s’en servir. C’est vers soi qu’elle répète “Silmiya ! Silmiya !”, non vers les autres.

Le premier, les premiers rangs de chaque bloc de manifestants sont hétéroclites, bigarrés ; plus en arrière, les milieux et sur les côtés, les regards sont plus sévères, moins balade en forêt. Plus jeunes, plus d’hommes que de femmes, prêts à bondir. Incroyable ! J’ai revu les images dans ma tête et les vidéos sur mon cellulaire : édifiant. L’instinct ?

Et puis il y a ces groupes de quelques personnes à plusieurs dizaines qui discutent de façon très animée : AGS, ceux qui sont en prison, ceux qui ne méritent pas d’être en prison, que faire demain, à quoi s’attendre, quel passage est fermé par la police, le danger des élections, le danger de “pas d’élections”… 3andek chargeur !

En fait, c’est la vie que je voie effervescente parce que je ne l’ai plus vue comme ça depuis très longtemps. Ça a fini par me rappeler avril 1980 à Kouba.

J’ai pleuré plus d’une fois. De bonheur, w’Allah. Probablement comme une mère qui marie sa fille.

 À l’écart, sereins, les pompiers, prêts à intervenir en cas de malaise. Leur camion rouge n’est pas loin.
(C) Kamal Almi.

Puis mon corps a réclamé son repos, mon cœur submergé de bonheur et, dans la tête, quelques inquiétudes nouvelles dès que les anciennes se sont dissipées mais rien de fondamental.

Le train est sur les rails, il ralentira parfois, accélèrera d’autres, ne s’arrêtera jamais, quitte à aller dans le mur ou enjamber la falaise, plus rien n’est impossible et, j’en suis sérieusement convaincu, pour une fois : le meilleur est à venir.

Je ne croyais plus la foule capable de m’insuffler une telle énergie – sauf au 20 Août pendant les matchs du CRB, mais comme je n’y suis plus allé depuis 20 ans….

Si Ahmed Gaïd Salah avait de vrais amis intelligents, ils l’auraient déguisé en tamghart ridées et tatouée, l’auraient flanqué d’un drapeau kabyle, d’un double portrait Matoub–Boudiaf, jeté anonymement dans la foule, au milieu, sur la rue Didouche, fait marcher en silence entre La Princière et la Parisienne puis récupéré rue Mira dans une voiture banalisée. Je crois que, tout général de corps d’armée qu’il est, il aurait compris.

 

 

Texte initialement publié sur Smayem.