MAROC
20/10/2018 16h:53 CET

Une vidéo de supporters du Raja chantant le désespoir de la jeunesse marocaine devient virale

La vidéo a été vue plus d'un million de fois sur YouTube.

FOOTBALL - C’est une vidéo qui a donné des frissons à de nombreux internautes, comme en témoignent les commentaires postés sur les réseaux sociaux depuis sa publication.

Prise lors du match retour opposant le Raja au CARA Brazzaville (Congo) le 23 septembre dernier à Casablanca, la vidéo, que vous pouvez voir en tête d’article, montre des supporters du club de foot casablancais entonner un chant appelant à la paix sociale et déplorant le désespoir de la jeunesse et la corruption des puissants.

La vidéo, postée le lendemain du match sur YouTube par la chaîne Zemama35, a déjà été vue plus d’un million de fois, likée plus de 18.000 fois et commentée par plus de 2.500 personnes dont la plupart applaudissent les paroles engagées. Elle a également été partagée par de nombreux internautes sur Facebook.

“Dans ce pays on vit dans un nuage sombre / On ne demande que la paix sociale (...) Ils nous ont drogués avec le haschich de Ketama / Ils nous ont laissés comme des orphelins / À attendre la punition du dernier jour (...) Des talents ont été détruits par les drogues que vous leur fournissez / Comment voulez-vous qu’ils brillent? / Vous avez volé les richesses de notre pays / Les avez partagées avec des étrangers / Vous avez détruit toute une génération...”, chantent les supporters.

Baptisé “F’bladi Dalmouni”, ce chant a été créé par le groupe musical d’ultras du Raja, Gruppo Aquile. Le titre original, posté en mars 2017 sur YouTube, avait déjà été vu plus d’un million de fois.

Ce n’est pas la première fois que des supporters du Raja se servent des gradins comme tribune politique. Connus pour leurs chants et slogans qu’ils déclament à chaque match, les ultras du club casablancais avaient déjà fait entendre leur voix en janvier 2015 suite à l’attentat de Charlie Hebdo en France pour marquer leur opposition au mouvement “Je suis Charlie”.

“Depuis des années, les ultras formulent des demandes et revendications politiques”

Pour le journaliste et sociologue Abderrahim Bourkia, spécialiste de la violence dans les stades et auteur de “Des ultras dans la ville”, chercheur au Centre marocain des sciences sociales (CM2S) à Casablanca, “c’est bien courant que les ultras utilisent les outils de l’action publique et politique. Cela ne date pas d’aujourd’hui”, indique-t-il au HuffPost Maroc. “Les ultras, malgré le fait qu’ils se disent apolitiques, en font dans les slogans et les chants. Le fait de s’identifier socialement en tant que supporters annonce déjà la couleur”, ajoute le sociologue, soulignant que “depuis des années, les ultras formulent des demandes et revendications politiques”.

“L’année dernière, les supporters du Raja ont scandé à Rabat un autre slogan sorti des tribunes: ‘Vous ne voulez pas qu’on fasse des études, vous ne voulez pas qu’on travaille et vous ne voulez pas qu’on soit conscients, vous voulez qu’on soit docile et résignés, comme la tâche serait facile pour nous dominer et nous gouverner’”, rappelle Abderrahim Bourkia.

“Dans le mesure où il n’y a pas de structures organisées qui seraient un porte-parole d’une jeunesse qui se sent exclue, et face à l’incapacité des partis politiques et des associations classiques à encadrer et être à l’écoute, les groupes de supporters affichent l’ambition de pénétrer les arcanes de l’action publique par le biais de manifestations de rue, pétitions, prises de position dans le débat public, chants et encouragements pour défendre des libertés publiques fondamentales, affirmer des revendications citoyennes, actions en justice, etc., et toutes ces mobilisations empruntent les outils du répertoire classique de l’action collective publique”, précise le spécialiste.

Si leurs moyens restent “rudimentaires”, admet le sociologue, “on peut déjà parler de ‘militantisme’ et de ‘partisannerie’ des supporters amenés davantage à défendre les causes de leur groupe, leur club, et à dénoncer les dispositifs publics politiques et sécuritaires qui entravent leur développement et leur actions”.

Plus récemment, c’est à Tétouan que les supporters du club local de la ville, le Moghreb Athletic de Tétouan, ont défilé en noir et entonné des slogans de solidarité avec la jeune Hayat, décédée sous les balles de la marine royale alors qu’elle tentait la traversée vers l’Espagne dans une embarcation illégale.