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14/02/2019 16h:11 CET | Actualisé 14/02/2019 16h:11 CET

Une ou deux Afrique(s)

Liberation.fr

Pour nous en tenir à ce qu’il y a de plus visible et de plus simple, n’y a-t-il  pas une Afrique noire et une Afrique blanche ? Oui, évidemment, mais en dehors du constat immédiat, les couleurs ne prouvent rien, et c’est l’enjeu du débat qui nous intéresse. Pourquoi une telle question, qu’est-ce qu’elle recouvre et que veut-elle dire vraiment ?

Faute d’informations précises, c’est-à-dire de déclarations publiques, sur ce qu’en pensent les Subsahariens , voyons comment des Africains du Nord, en fait des Maghrébins, nous incitent à nous poser cette question, et comment ils y répondent eux-mêmes.

Commençons par une affirmation qu’on peut relire en ce moment, bien qu’elle date d’il y a déjà quelque temps, puisqu’elle est le fait du peintre marocain Mohammed Kacimi, mort en 2003. Reconnu comme le plus grand peintre du Maroc après Jilali Gharbaoui et Ahmed Cherkaoui, il est actuellement l’objet d’une exposition au Mucem de Marseille (jusqu’au 3 mars 2019) et l’on peut lire à cette occasion une présentation de lui très intéressante par l’historien d’art Brahim Alaoui.

Ce dernier rappelle qu’à la fin de sa vie, Mohammed Kacimi était passionné par le continent africain : “Il réfute le préjugé tenace selon lequel il y aurait deux Afriques, une “Afrique blanche” et une “Afrique noire”, qui seraient séparées par le Sahara, perçu comme une mer intérieure faisant obstacle à la circulation des hommes, des idées et des marchandises. Kacimi prône leurs interrelations et montre au contraire que cet espace a toujours été un trait d’union entre ces deux univers… ”.

En effet, il est connu historiquement que dans la réalité et donc dans les mentalités, le Sahara n’a pas toujours été ce grand vide que nous imaginons, avec effroi ou fascination. Mais il est clair que lorsque tel ou telle Maghrébin(e) proclame son appartenance à l’Afrique (au singulier et sans distinction), il veut signifier quelque chose qui va bien au-delà du constat, et que, comme l’indique d’ailleurs le mot “appartenance”, il s’agit d’un sentiment intime et d’un engagement personnel, qu’on pourrait dire existentiel si l’on n’avait pas peur des grands mots.

Le meilleur exemple qu’on puisse en donner est celui d’une femme et d’une Algérienne, Taos Amrouche (morte en 1976). D’origine kabyle, elle est cependant née en Tunisie et y a vécu le plus souvent, avant de s’installer en France dans son âge adulte en 1946. Ces détails biographiques ont leur importance, car ils aident à comprendre pourquoi Taos Amrouche aurait eu du mal à se définir comme purement et simplement algérienne—même si elle a soutenu de toutes ses forces et de toute sa conviction la cause des Algériens pendant la guerre d’indépendance.

Pendant toute son enfance et sa jeunesse, Taos Amrouche s’est définie par la berbérité, ce qui s’est manifesté notamment, comme tout le monde sait, par sa volonté de recueillir les chants berbères de Kabylie de la bouche de sa mère Fadhma, puis dans son âge adulte et jusqu’à sa mort, de chanter ces mêmes chants en de très nombreux concerts à tra vers le monde.

Or la berbérité n’a rien de strictement algérien et Taos Amrouche pensait à l’inverse qu’elle était le vieux socle culturel du continent africain, recouvert à différents moments et selon les lieux par d’autres apports, néanmoins toujours prêt à ressurgir lorsqu’on se donne la peine de l’y aider (et lorsqu’on évite de l’occulter, évidemment !). C’est pour dire cette berbérité, sans la limiter à l’origine kabyle, que Taos Amrouche a ressenti l’importance et l’enjeu qu’il y avait pour elle à se dire africaine.

Non contente de recueillir les chants berbères, Taos a mis dans son répertoire des proverbes et des contes, appartenant eux aussi au domaine de l’oralité africaine. Pour revenir un bref instant à Mohammed Kacimi, celui-ci a réalisé dans les années 1994-1995 un ensemble de six grandes toiles sous le titre: “Le temps des conteurs”. Et ce titre voulait dire qu’il se sentait alors en résonance avec l’Afrique— il est d’ailleurs intéressant de voir que dans sa conception en tout cas, la peinture peut participer à l’oralité.

Pour le rapprochement entre l’Afrique et le monde berbère des signes, il y aurait sûrement beaucoup à trouver dans le type de peinture que fait depuis des décennies le peintre algérien Denis Martinez : comme Taos Amrouche en son temps, il ressent lui aussi semble-t-il le caractère africain de la berbérité.

Chez l’écrivaine de grand talent que Taos était également, l’appartenance africaine  acquiert des résonances troublantes, mystérieuses sans doute pour elle-même et plus encore pour ceux et celles qui essayaient de la comprendre, mystiques aussi sans doute c’est-à-dire en rapport avec l’irrationnel et le sacré. 

A travers le mot Afrique, qu’elle amplifiait et complétait en parlant de “Ma Mère l’Afrique”, Taos voulait dire à quel point elle se sentait différente des romancières françaises de son époque, pour le meilleur et pour le pire. Il est évident qu’elle n’aurait songé en aucune façon à renier cette différence, qui était pour elle une source d’orgueil, de fierté et qu’elle sentait comme consubstantielle à son être profond, inaliénable.

En même temps, elle sentait aussi cette africanité comme une marque tragique pesant sur son destin et sans doute comme la cause de sa difficulté à aimer ou plus encore à être aimée. Pour un homme franco-français comme celui qu’elle a aimé passionnément, la marque africaine faisait de Taos une femme passionnante et passionnée mais un peu effrayante par son intensité.