MAROC
24/08/2018 13h:32 CET

Une musulmane contrainte de montrer sa serviette hygiénique ensanglantée à la douane américaine

L’incident inquiétant n’est que l’un des nombreux cas de fouilles excessives

Capture decran

ETATS-Unis - Zainab Merchant, diplômée de l’Université Harvard, fondatrice et rédactrice en chef du site web Zainab Rights, était déjà anxieuse à l’idée de se rendre de Boston à Washington DC, pour un discours. En tant que musulmane, elle était tout à fait consciente de la tournure effrayante que pouvait prendre cette expérience.

Mais la jeune femme, basée à Orlando, en Floride, savait à quoi s’attendre. Elle savait qu’il fallait se rendre à l’aéroport bien plus tôt que les deux heures prévues, car elle s’attendait à ce que les agents de la sécurité la mettent de côté, fouillent dans ses sacs et la soumettent à des dépistages supplémentaires. Au HuffPost États-Unis, elle a expliqué que c’était son lot depuis deux ans.

Ce à quoi elle ne s’attendait pas, en revanche, c’était qu’un agent de la TSA (l’Administration de la sécurité des transports, ndlr) annonce aux autres agents de contrôle de sécurité qu’elle devait “l’examiner de plus près” après avoir tapoté, en public, sur la zone de l’aine de la jeune femme.

Zainab Merchant affirme qu’elle a résisté au début, disant aux deux agents de la TSA qu’elle avait ses règles et qu’elle portait donc une serviette hygiénique. Elle a également insisté pour que tout examen supplémentaire soit effectué en public, craignant que si elle se rendait dans une pièce privée sans autres témoins, la situation ne ferait que s’aggraver. Mais selon elle, les responsables de la TSA ont refusé et ont déclaré que si elle ne se conformait pas aux exigences, les policiers interviendraient. Poussée dans une pièce privée sans pouvoir appeler un avocat, les agents de la TSA ont exigé qu’elle baisse son pantalon et ses sous-vêtements, a-t-elle confié au HuffPost États-Unis.

Horrifiée et seule, elle a acquiescé et a montré sa serviette hygiénique ensanglantée, raconte la jeune femme. Après s’être conformée à cette demande bizarre et intrusive, elle a demandé les noms des agents et leurs numéros de badges pour signaler cette mauvaise expérience, mais les agents de la TSA ont caché leurs badges avec leurs mains et sont partis, a-t-elle déclaré.

PHOTO FOURNIE PAR ZAINAB MERCHANT

Cet incident inquiétant n’est que l’un des nombreux cas de profilage et de fouilles excessives que Zainab Merchant, 27 ans, dit avoir subi au cours des deux dernières années. Depuis septembre 2016, elle a subi une série de ce que l’American Civil Liberties Union (ACLU) qualifie de “fouilles intrusives et humiliantes - souvent répétitives et inutiles - chaque fois qu’elle cherche à monter à bord d’un avion ou à rentrer aux États-Unis”.

Cette semaine, l’ACLU a déposé une plainte officielle auprès du Département de sécurité intérieure en son nom, appelant à la fin des fouilles lors de ses voyages. L’organisation est convaincue que la jeune femme a été soumise à des contrôles répétés et inutiles car elle a été placée sur une liste de surveillance du gouvernement.

“Chaque fois, je subissais des dépistages supplémentaires”, a-t-elle déclaré. “C’était exactement la même chose à chaque fois. La troisième fois que cela s’est produit, j’ai réalisé que ce n’était pas un hasard. Il y a définitivement un motif à cela, et je suis sur une sorte de liste qui fait que je vis ça encore et encore”.

La plainte, signée par Hugh Handeyside, avocat principal de l’ACLU chargé de l’affaire Zainab Merchant, précise qu’elle a été soumise au moins 10 fois à des fouilles excessives par des agents de l’aéroport dès qu’elle y entre, à une porte devant d’autres passagers et même pendant les escales. Il décrit également le moment où la TSA a appelé une unité d’explosifs pour la fouiller, elle et sa famille, bien qu’elle l’ait laissée passer quelques minutes plus tôt et qu’une employée de la TSA ait appelé une équipe de chiens pour la fouiller elle et ses sacs.

Les autorités frontalières lui ont posé des questions sur ses croyances religieuses, lui ont demandé si elle était sunnite ou chiite, lui ont demandé ce qu’elle pensait de “l’Etat islamique” (Daech), l’ont questionnée sur son site web, et lui ont même demandé pourquoi elle critiquait la politique du gouvernement américain. Tout cela soulève de sérieuses préoccupations au titre du premier amendement de la Constitution, a indiqué l’ACLU.

Selon des documents gouvernementaux classifiés obtenus par The Intercept en 2014, plus de 700.000 Américains ont été placés sur une liste de surveillance du gouvernement américain, la base de données sur le dépistage du terrorisme. Les personnes figurant sur la liste, dont beaucoup sont musulmanes ou originaires du Moyen-Orient ou du Sud-Est asiatique et n’ont aucun lien avec un groupe terroriste, se font remarquer dans les aéroports en apposant un “SSSS” (sélection de sécurité secondaire de dépistage sur écran) et sont à plusieurs reprises fouillées par les agents de sécurité.

“Nous avons toutes les raisons de croire qu’ils ne font pas cela que pour Zainab. Nous avons entendu d’autres personnes présentant des problèmes similaires”, a déclaré Hugh Handeyside au HuffPost américain. “Il s’agit d’une préoccupation majeure pour les membres des communautés musulmanes, les membres des communautés arabes ou du Moyen-Orient ou de l’Asie du Sud-Est.”

Être placé sur la liste de surveillance est une peur constante dans les communautés musulmanes. L’année dernière, le HuffPost États-Unis a raconté  l’expérience de trois musulmans américains qui ont été placés sur une liste de surveillance du gouvernement et a longuement développé la problématique de la difficulté de faire retirer leur nom de ces listes - et encore moins de savoir pourquoi ils y étaient au départ.

À Orlando, où Merchant vit avec son mari et ses trois enfants, quand elle n’est pas sur le campus, elle essaye de comprendre pourquoi elle a été placée sur une liste de surveillance et ce qu’elle peut faire pour retirer son nom. Elle a écrit aux membres du Congrès pour demander de l’aide. Comme elle n’a pas eu de réponse, elle a déposé plusieurs demandes auprès du programme de demande de règlement du voyageur du département de la sécurité intérieure (DHS), développé par ce dernier pour les personnes identifiées à plusieurs reprises pour un dépistage supplémentaire et qui souhaitent corriger les informations erronées sur les systèmes DHS.

Un porte-parole du Service des douanes et de la protection des frontières a déclaré au HuffPost États-Unis que l’agence ne pouvait “pas commenter les demandes en attente” mais qu’elle “prenait toutes les allégations au sérieux et enquêtait sur toutes les plaintes formelles”. L’ACLU a quant à elle appelé à une enquête sur la conduite des agents de la TSA et du Service des douanes et de la protection des frontières et à la publication des documents dans l’affaire Merchant.

“Il est important que le public, les tribunaux et que le gouvernement comprennent, que lorsque vous faites cela à des gens à plusieurs reprises, lorsque vous les identifiez, que vous fouillez leurs affaires devant tout le monde et que vous le faites de nouveau devant la porte face aux passagers avec lesquels ils sont sur le point de voyager, vous êtes en train de causer un véritable traumatisme psychologique”, a déclaré Hugh Handeyside. “Vous faites vivre à ces personnes des expériences hautement stigmatisantes.”

Merchant affirme avoir été punie pour avoir parlé. Depuis, plusieurs membres de sa famille et amis se sont éloignés d’elle et de sa famille, d’autres ont complètement coupé le contact. Elle a dit qu’ils se méfient des raisons pour lesquelles le gouvernement a jugé nécessaire qu’elle soit mise de côté chaque fois qu’elle voyage.

“Je savais qu’il existait une sorte de liste de surveillance et qu’il y avait beaucoup de gens là-dessus”, a-t-elle déclaré. “Mais découvrir que les gens ont peur de prendre la parole parce qu’ils ne veulent pas être ciblés et voir autant de gens de mon pays et membres de ma communauté faire partie de cette liste, me choque énormément”. Merchant continue toutefois d’espérer que justice sera faite et que son nom sera effacé.

“J’espère qu’ils nous entendent haut et fort”, a-t-elle déclaré. “Je ne vais pas arrêter de me battre pour mes droits. Cela nous affecte tous les jours maintenant. Je ne vais pas m’arrêter. Je ne vais pas abandonner, quoi qu’il arrive. Je veux juste qu’ils nous donnent des réponses sur la raison pour laquelle cela se produit et sur ce que je peux faire pour y remédier, car je n’ai rien fait de mal. Donnez-nous simplement des réponses”.

Cet article a été initialement publié par Le HuffPost américain.