ALGÉRIE
05/10/2018 06h:38 CET | Actualisé 05/10/2018 11h:12 CET

Une longue journée presque ordinaire

L’inquiétude et l’angoisse du militant devant cette énergie qu’on ne pouvait pas canaliser me faisait oublier mon boulot du jour: guide touristique dans une ville qui s’embrasait.

SIDALI-DJENIDI via Getty Images

Je venais de recevoir deux amis de mon frère de Paris, deux français de trente ans qui voulaient découvrir l’Algérie en basse saison : Alger et, puisque le temps commençait déjà, en ce début octobre, à se rafraichir, pourquoi pas faire un tour à Ghardaïa. Un programme sympathique pour des visiteurs qui n’avaient aucun préjugé ni même une idée de ce que pouvait être ce pays où ils mettaient les pieds pour la première fois.

Guide touristique à Alger la nuit du 3 octobre… balade presque tranquille. A la fac, la  rentrée n’était pas encore totalement consommée et tout semblait calme. Pourtant, à l’est d’Alger il y avait du nouveau. Le climat social s’agitait et on essayait avec les camarades de notre parti, encore dans la clandestinité, d’évaluer la grève de Rouiba, l’agitation lycéenne à El Harrach et une possible convergence des luttes qui pouvait consolider un mouvement populaire. Alger centre était encore plutôt calme et on pouvait encore faire apprécier la belle vue à partir de Zighout Youcef. Les touristes étaient sous le charme de la ville et de ses habitants et surtout de sa cuisine de fin d’été : hmis qu’ils consommaient comme un plat du jour, tchektchouka de la rue de Tanger et brochettes des Abattoirs. Toujours fier de présenter un pays qui plait, je regardais de loin ce qui l’agitait. Comme pour ne pas admettre que dans cette ville blanche toute une population broyait du noir.     

Le 05 octobre au matin, mes deux invités et moi prenons le train de Gué de Constantine à Alger. Peu de monde dans ce train qui venait de Blida mais la tension était perceptible. On savait que cela commençait à bouger sérieusement et que la nuit avait été violente dans certains quartiers mais on continuait à vaquer à nos occupations. On a évité toutefois de prendre place sur les sièges comme pour rester en alerte. A la sortie de la gare d’El Harrach, du coté de la cité l’Engrais le train est violemment caillassé, beaucoup plus que d’habitude et mes invités et moi nous nous jetons sur le sol pour éviter les éclats de verre puis les gros graviers. Les jeunes touristes, cadres dans des boites d’intérim à Paris, trouvaient la chose plutôt excitante, un peu comme s’ils traversaient une zone de guérilla en Amérique centrale.

Alger bougeait fort. A la fac centrale tout était fermé. Pas grand monde, voire pas du tout. Nous avons passé plus d’une heure sur le banc sous les ficus de la rue Didouche à regarder des voitures de police passer rapidement. Des groupes de jeunes se constituaient… l’un d’entre eux a vite fait de faire dévaler la rue du 19 mai 56 à un fourgon Volkswagen qui a fini sa course sur le trottoir d’en face. Aucun sentiment de peur, comme si on était tous intouchables.

Comme il n’y avait ni taxi ni bus, nous avons décidé de rentrer à pied jusqu’à Kouba. Les touristes ne déchantaient pas de la visite. Ils vivaient les sensations fortes comme une aubaine, une forme d’option inespérée dans leur offre de séjour touristique.

Du Maurétania à la place du 1er mai le ton montait crescendo. Plus de groupes de jeunes qui voulaient en découdre et d’adultes inquiets. Des ambulances arrivaient nombreuses à l’hôpital.

Au Ruisseau, le Souk el Fellah brûlait … Quelques personnes s’enfuyaient avec leur butin du jour. Pas de slogan… pas de marche revendicative, pas de mouvement organisé.

L’inquiétude et l’angoisse du militant devant cette énergie qu’on ne pouvait pas canaliser me faisait oublier mon boulot du jour: guide touristique dans une ville qui s’embrasait.