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03/04/2018 14h:04 CET | Actualisé 03/04/2018 14h:06 CET

Une Khmissa impuissante face à la censure du Kamasutra marocain

"Malheureusement, la créativité artistique de Tnana n’a pas été perçue comme un levier pour des avancées sociales, une arme de résistance aux régressions populistes."

Khadija Tnana/Facebook

CULTURE - Le Kamasutra de Tnana est une oeuvre originale consistant en une main sous forme de Khmissa composée elle-même de 246 petites Khmissa représentant chacune une position érotique relatée dans le Kamasutra. Des positions reprises plus tard dans l’érotologie arabe, chez un Nefzaoui par exemple. Dans l’islam populaire marocain, la Khmissa (nommée “main de Fatma” par l’ethnographie coloniale) est une sorte d’amulette qui protège son porteur du mauvais œil. L’idée de Tnana reprend la continuité qui existe en islam entre l’érotique et le religieux. Dans cette œuvre, le religieux est un support du sexuel, il indique les voies du plaisir sexuel aux croyant(e)s.

Cependant, la Khmissa n’a pas été efficace pour laisser passer cette mise en scène de l’érotisme par l’image. En effet, le Kamasutra marocain a été l’objet d’une censure à Tétouan. Une censure qui n’est pas la résultante d’une décision d’interdiction officielle, écrite et traçable. Une censure qui relève de l’oralité, de cette culture populaire dans laquelle s’inscrit la Khmissa elle-même. C’est là une censure qui ne traduit pas une politique artistique nationale (à supposer qu’il y en ait une) car la même oeuvre a déjà été exposée à Casablanca en 2014, c’est-à-dire à un moment où les islamistes du gouvernement étaient plus forts pour défendre ce qu’ils avaient appelé “l’art propre”. Exposé pendant la deuxième biennale de Casablanca en 2014 à l’église du Sacré-Cœur, le Kamasutra de Tnana avait dérangé certains, mais les responsables ont été catégoriques: pas question de le retirer.

Cet acte de censure est donc basé sur la seule appréciation subjective du directeur du Centre d’art moderne à Tétouan. Pour celui-ci, Tétouan serait une ville conservatrice qui ne peut exposer la toile de Tnana, qualifiée de toile ”à caractère pornographique… qui porte atteinte aux mœurs”. Cette œuvre serait donc de “l’art sale” qui risque de provoquer des remous “populaires”. Enlever le Kamasutra de l’exposition a été la “solution” la plus simple. C’est plus sécurisant pour le Centre, et ça l’est davantage pour son directeur qui préfère ainsi ne courir aucun risque (d’être démis de ses fonctions pour calmer la pression islamiste populiste).

Tout en étant conservatrice, Tétouan est d’abord une cité lettrée basée sur l’esprit d’un islam bourgeois, sûr de lui, prêt à se moderniser. Je me rappelle ici l’accueil qui a été réservé à mon enquête sur la masculinité en mars 2000 alors que la polémique sur le Plan National d’Intégration de la Femme au Développement battait son plein. Un accueil de tolérance marqué par l’ouverture malgré quelques questions dérangeantes que mon enquête posait: l’homme qui ne contrôle pas la sexualité de “ses” femmes (épouses, filles, sœurs, nièces…) est-il un homme? L’homosexuel passif est-il un homme? A la différence de Khénifra et d’Oujda, aucune menace de mort ne fut prononcée à mon égard à Tétouan. Et ce n’est pas non plus un hasard si le Centre d’art moderne a été établi à Tétouan, cette ville civilisée au passé andalou, cette polis éducatrice, fille d’une civilisation d’un islam andalou de lumières.

Malheureusement, la créativité artistique de Tnana n’a pas été perçue comme un levier pour des avancées sociales, une arme de résistance aux régressions populistes. Encore faut-il que les responsables culturels soient convaincus de la mission de l’art comme moteur de l’histoire et de la liberté pour qu’ils soient en mesure de mesurer la portée antihistorique et liberticide de tout acte de censure.

“Briser les tabous inhérents à une pudeur factice, susciter l’ouverture d’un dialogue autour de l’éducation sexuelle et de sa nécessité” telles sont les intentions progressistes à l’origine de l’œuvre de Tnana. En un mot, nous sommes devant un art engagé au service de la libération (sexuelle entre autres) du corps.

A propos de l’éducation sexuelle, en 1997, je réalisais une étude qualitative pour le ministère de la Santé sur “la prise en charge des patients MST dans le secteur public”. Parmi les thèmes du guide d’animation des focus groups, celui de l’éducation sexuelle. L’ensemble des soignants ont été unanimes quant à l’absence du contenu érotique de l’éducation sexuelle dans ce qui est dispensé comme information et éducation en la matière. La même année, mon étude sur “Jeunesse, sida et islam au Maroc” m’a permis d’identifier le film porno comme maître sexuel de la jeunesse marocaine. “Comment faire l’amour” est une question à laquelle ni la famille ni l’école ni les médias ne répondent. Face à ce silence (marocain) systémique, les jeunes se dirigent vers le porno pour apprendre à faire l’amour. Ils étaient déjà au-delà de l’interdit. Mais le porno est un mauvais maître qui chosifie la sexualité et ses acteurs, notamment les femmes. Et j’avais conclu en disant que l’éducation sexuelle, dans toutes ses dimensions (biologique, contraceptive, préservative, érotique et normative) est devenue une nécessité publique pour lutter contre les IST-VIH-SIDA, les grossesses involontaires et les violences sexuelles et sexistes.

Parallèlement, le livre de Nefzaoui, “Le Jardin Parfumé” a progressivement disparu des étals populaires des livres. Il a disparu des rues. Ce Raoud Al-Ater, on se l’achetait en public à 40 rials/200 centimes (2 DHS). Il n’était l’objet d’aucune censure. Je me demande si on peut le trouver aujourd’hui dans les librairies. Ce petit traité sexuel, un joyau à sa manière, fut progressivement remplacé dans le marché par une série de livres islamistes tous centrés sur l’opposition halal-haram comme devant réguler la relation sexuelle conjugale. Dans ces livres austères, une pauvreté flagrante par rapport aux positions érotiques, sans parler de l’absence des autres contenus de l’éducation sexuelle. Pour les auteurs de cette littérature islamiste, l’enjeu est de revenir au Salaf As-Salih, aux “Ancêtres Vertueux”, aux modèles de la période médino-mekkoise (celle du règne du Prophète et des 4 Califes-Guides). A cet ”âge d’or”, la question primordiale était de savoir comment interpréter la verset coranique: “vos femmes sont un champ de labour pour vous, prenez votre champ comme/quand vous voulez”. Ce verset licite-t-il la sodomie de l’épouse? Telle fut le souci majeur de l’érotique médinoise, référentielle pour le salafisme radical d’aujourd’hui, cette contre-réforme de l’islam. Quant à la riche érotologie développée par les musulmans à partir de la dynastie omeyyade et jusqu’au début du XXème siècle (voir le livre du Marocain Belghiti, “Tachnif al Asma’e bi dikri asmaii al jimaa”), elle est aujourd’hui considérée comme une trahison du modèle médinois par les salafistes de tous bords, comme une déviance ou un chaos, voire comme un retour à la Jahiliya pré-islamique.

C’est donc dans ce contexte régressif que Khadija Tnana a créé son Kamasutra pour mettre l’art au service de l’éducation sexuelle dans sa dimension érotique. C’est là une manière de contester la pauvreté érotique islamiste qui ne saurait cacher la richesse de l’érotologie arabo-musulmane, de lutter contre le porno comme shaykh sexuel. A ce titre, la toile de Tnana est à saluer.

Cependant, pourquoi Tnana a-t-elle intitulé sa toile Kamasutra? Pourquoi ne l’a-t-elle pas intitulé “Ar-Raoud Al-Ater” alors qu’elle affirme le reprendre? Pourquoi n’a-t-elle pas marié les deux appellations, indienne et arabe? Un titre qui renvoie à une tradition érotologique orthodoxe maghrébine aurait été plus difficile à censurer. La toile de Tnana aurait été une illustration artistique, une mise en image d’un livre écrit par un musulman à l’adresse d’un public musulman dans un pays musulman. Nommer ce tableau “Kamasutra” me rappelle ce livre de Malek Chebel intitulé “Kamasutra arabe”. Mais pourquoi donc Tnana a-t-elle éprouvé le besoin de nommer son travail par un nom étranger, certes largement connu en Occident, mais qui à cause de cela justement risque de montrer son travail comme quelque chose d’étranger à la culture islamique? Argument dont se serviraient ceux que défend le directeur du Centre d’art moderne. N’était-ce pas là une occasion directe de montrer que l’éducation érotique a ses titres de noblesse dans la culture islamique, n’en déplaise aux islamistes? L’histoire est là, indiscutable. L’érotologie n’a été ni une trahison ni une déviance, mais une expression d’une société musulmane au faîte de sa puissance et de sa richesse culturelle. Si le Kama-Sutra de Tnana se veut, selon sa lettre adressée au ministre de la Culture, “un hommage à la prairie parfumée de Cheikh Nefzaoui, ouvrage érotique du 15ème siècle”, Tnana aurait dû l’appeler “Ar-Raoud Al-Ater”. A moins que ce titre n’ait la même inefficience (contre la censure) que la Khmissa. Et pire, qu’il passe inaperçu tant en Occident qu’en Inde.

Cette critique empathique du nom de la toile ne saurait masquer la noblesse de son intentionnalité: ”à quoi servirait l’art si ce n’est à éveiller les consciences en imageant les non-dits”? Un art au service d’une cause, telle est cette Tnana, cette militante de gauche, cette amie que j’ai côtoyée à l’université de Fès durant une trentaine d’années. Et forcément, je me rappelle de Tnana, cette conseillère municipale qui n’a cessé de prôner une culture féministe de l’égalité et de la liberté.            

Chère Khadija, ma solidarité t’est acquise, ta cause est mienne, ta peine je la partage, ainsi que ton combat, ainsi que ta résistance.