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17/11/2018 14h:49 CET | Actualisé 17/11/2018 14h:49 CET

Une journée dans l'enfer d'une maternité de la périphérie de Casablanca

"J’ai réanimé le nouveau-né comme si j’étais seul, alors qu’il y avait une dizaine de personnes dans la salle..."

ABDELHAK SENNA via Getty Images

SANTÉ - Quand on m’a demandé de donner un coup de main et d’opérer des patientes indigentes de Casablanca qui attendaient leurs interventions, j’ai accepté avec plaisir puisque ceci me permettait de rendre service sans être obligé de faire des kilomètres et de dormir dans des hôtels. Mais ce que j’allais vivre durant mon expérience dans un hôpital de la périphérie de Casablanca dépasse l’entendement. Essayez de lire jusqu’au bout!

Tout d’abord, il a fallu organiser une rencontre avec le délégué préfectoral de la santé, qui a bien accueilli l’idée, sans un certain étonnement parce qu’il recueillait les doléances des femmes et passait son temps à négocier avec les médecins pour qu’ils fassent leur travail. A la réunion, le directeur de l’hôpital s’est joint à nous et j’ai été étonné qu’il me demande de réaliser des césariennes programmées pour des femmes qui en avaient besoin. Sa demande m’a surpris puisque cet hôpital fonctionne avec quatre gynécologues et l’indication de programmer une césarienne pour une femme qui ne pourrait pas accoucher par les voies naturelles a été bel et bien posée par l’un d’eux. Le plus simple et le plus logique est que chacun fasse cette intervention salvatrice lors de sa journée opératoire ou sa garde.

Quand le jour J est arrivé, j’avais deux interventions prévues. L’organisatrice m’a appelé pour me dire qu’il ne restait plus qu’une intervention à faire puisque la seconde patiente nécessiterait, selon le médecin anesthésiste, une réanimation post opératoire et qu’elle est récusée. Je déteste le mot récusé, puisque ce mot veut dire: “débrouillez-vous!’’, tandis que dans un pays qui se respecte avec des médecins qui respectent leurs patients, ce sont eux qui doivent trouver un collègue correspondant dans le service adéquat. Passons!

Plus tard dans la soirée, j’ai eu au téléphone une collègue qui a travaillé un temps dans un hôpital public après son retour du Canada. Elle m’a appris que le fait de laisser “traîner” les césariennes programmées était hélas la règle et que la femme avec son ventre rond qui porte la vie, passe d’un médecin à un autre et parfois d’un hôpital à un autre comme un ballon. Aucun respect pour l’humanité et aucune dignité n’est préservée avec des risques évidents pour la mère et le nouveau-né.

Et le risque, j’allais le vivre pleinement pour que je puisse vous en parler et témoigner de la dangerosité du comportement de certains acteurs de la santé publique. Quand je suis arrivé le matin à l’hôpital, on m’a emmené vers la salle de naissance parce que j’avais demandé à examiner les femmes que je devais opérer. Une sage-femme m’interpelle et me dit:

- Pouvez-vous commencer par cette femme, c’est une urgence. Elle est en travail depuis 24h et son col est fermé. Elle a déjà eu une césarienne pour son premier accouchement.

- Parfait, mais je ne suis pas ici pour faire les urgences, en principe vous avez un gynécologue de garde.

- Oui, il n’est pas encore arrivé et la femme ne sent plus son bébé bouger.

- Très bien, je lui fais la césarienne en premier.

J’ai réalisé une échographie rapide pour m’enquérir de l’état du fœtus de cette femme qui aurait du être opérée hier mais qu’on a fait repartir chez elle! Le fœtus était encore vivant, mais il était en souffrance.

Lors de l’intervention, l’utérus était fin, en pré-rupture, et le nouveau-né, une fois sorti, ne respirait pas. Les différentes stimulations n’ont pas été suffisantes, je l’ai confié à une infirmière anesthésiste pour le réanimer. Aucune sage femme n’était présente en salle de césarienne, elles ne sont que deux et font face à un afflux important de femmes qui dépasse leurs capacités.

Tout de suite, j’ai remarqué que la méthode n’était pas optimale, alors, j’ai pris la main. Plus de quatre ans que j’enseigne la réanimation néonatale aux sages-femmes en Syrie d’abord puis à celles du Maroc, cela devait servir à quelque chose. Dans la salle du bloc opératoire, j’ai demandé un stéthoscope pour ausculter le cœur du nouveau-né, la seule méthode pour avoir un pouls et optimiser la réanimation. Il fallait aller le chercher je ne sais où. Je l’ai eu au bout de deux ou trois minutes qui m’ont paru interminables. Et quand j’ai demandé qu’on masse le nouveau-né, les gestes étaient inadéquats, désordonnés et faibles.

Il y avait une panique suivi d’un abandon d’un certain nombre du personnel, parce que j’ai osé les gronder à cause de leur apathie. J’ai réanimé le nouveau-né comme si j’étais seul, alors qu’il y avait une dizaine de personnes dans la salle si on compte les infirmières et les élèves infirmières. Devant le pouls très faible du nouveau né, j’ai demandé qu’on me prépare l’adrénaline pour l’injecter dans le cordon ombilical, mais l’injection a été ratée, à cause du mouvement du thorax et l’infirmière n’arrivait pas à retrouver une veine. J’ai demandé qu’on cherche une aiguille plus fine. Pas d’aiguille fine, m’a-t-on répondu! Alors j’ai continué à masser et à insuffler de l’air dans les poumons du nouveau-né, atone et bleu.

J’ai mis de l’adrénaline dans la trachée et j’ai demandé que l’oxygène soit relié au masque, cela a été fait et le tuyau est retombé sans que personne ne fasse attention. Et dans cette panique ambiante et un abandon pur et simple des deux infirmières anesthésistes de la salle opératoire, me laissant me débrouiller et certainement souhaitant mon échec dans cette réanimation sans autres moyens que mécaniques, une jeune étudiante infirmière s’est lancée sur le nouveau-né et a reproduit les gestes que j’ai montrés quelques minutes plus tôt à une de ses collègues qui faisait un mauvais massage cardiaque. Son aide a été précieuse. Quand j’ai entendu le cœur reprendre un bon rythme, j’ai repris du courage qui a fini par un soulagement quand le pouls a dépassé 100 battements par minute.

Le nouveau-né est sauvé, et moi vidé mais satisfait. Mais ce n’était pas fini, le collègue chirurgien que j’ai fait appeler (parce que personne n’y a pensé) faisait face à une hémorragie utérine. J’ai changé de tenue opératoire et j’ai pu par la grâce d’Allah suturer l’utérus sans problèmes.

Pendant tout ce temps, il n’y avait ni médecin réanimateur anesthésiste (bien qu’il y en ait deux affectés à cet hôpital) et pas de pédiatre (une seule affectée et qui n’arrive pas à elle seule à assurer le service en continu dans cette grosse maternité). D’ailleurs, je ne les ai pas vus de toute la journée!

Quand tout est rentré dans l’ordre, je suis sorti pour discuter avec l’équipe de ce dysfonctionnement majeur dont le destin a fait de moi le témoin. Mais il n’y avait rien à faire. Personne ne souhaitait entendre des remarques, puisque tout le monde pense qu’il faisait du bon travail! Les infirmières anesthésistes qui devraient être punies et poursuivies pour non assistance à personne en péril aggravée, parce que c’est pendant leur activité, et abandon de poste de travail, ne voulaient rien savoir parce que je les ai grondées et on a fait circuler que je les ai même insultées! Alors elles ne voulaient plus endormir l’autre patiente bien qu’elle était sur la table. Drôle de conception de l’éthique et de la déontologie. Il est inutile ici de parler des principes de l’islam. Ceci est d’un niveau qu’on a du mal à atteindre.

Et les autres infirmières avec qui j’ai continué à discuter n’étaient malheureusement pas très réceptives à mes arguments et suggestions pour améliorer le service rendu. J’ai pu finalement réaliser la deuxième intervention après des pourparlers dans les coulisses. Echaudé, le gynécologue de garde a suggéré de réaliser les césariennes de toutes les patientes qui attendaient, leur faisant éviter ainsi qu’à leurs progénitures des complications semblables.  

Même si j’ai pu, par la grâce d’Allah et son aide, sauver avec d’autres mains secourantes cette maman et son nouveau-né, je suis reparti tendu et inquiet sur le sort de la maternité au Maroc. On n’a pas arrêté de me dire que les médecins qui n’assurent pas leurs services ou d’autres qui ne font que le minimum sont des gens bien. J’en suis certain, mais jusqu’à preuve du contraire, il y a des violences obstétricales et de la casse quotidienne des femmes enceintes et les nouveau-nés… par des gens bien. Imaginez, s’ils n’étaient pas bien!