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30/08/2019 12h:43 CET | Actualisé 30/08/2019 12h:43 CET

Une histoire d’eau ou la volonté d’Allah

"Pas le temps de s’occuper de ces villageois, qui tenaient absolument à jouer au football, même dans un lit d’oued."

DR
Les inondations survenues le 28 août près de Taroudant ont fait 7 morts.

SOCIÉTÉ - Une vidéo vient de sortir faisant apparaître des responsables locaux parler de la catastrophe du terrain de foot au douar Tizirte, emporté par une crue gigantesque et inattendue, causant la mort de 7 personnes et la disparition de plusieurs autres. Les responsables parlent entre eux, calmement, comme si de rien n’était, disant en substance que c’était la volonté d’Allah qu’il y ait eu un tel sinistre et que de mémoire de blédard, on n’avait pas vu cet oued en crue, et que des gens venaient chaque année arranger ce terrain de foot pour y tenir des activités sportives et récréatives pour la population du cru. 

Ils disaient au responsable en chef, en substance: “KounHani M. le responsable en chef, si ce satané oued ne s’était pas mis en tête de charrier les eaux boueuses de l’Atlas, jamais pareille catastrophe ne serait survenue, et nous n’aurions jamais laissé un seul quidam jouer au foot dans ce lit d’oued..., c’est l’oued le vrai responsable, pas ceux qui ont construit le terrain et ses gradins dans son lit...”

Et le responsable en chef de les écouter tout aussi calmement, tout en donnant ses instructions de commencer les recherches quand le soleil sera levé, pas avant, et qu’à la fin il en convient lui aussi, que c’était la volonté d’Allah, le respect de la loi n’ayant rien à voir avec cette catastrophe...

Après les salamalecs d’usage, tout le monde repart d’où il était venu. La plèbe avait eu droit à un discours rassurant de la part d’édiles censés appliquer la loi sur l’eau, qui interdit justement toute construction sur un cours d’eau. Elle a pourtant un nom cette loi, qui ressemble à un site du Minitel, la 36-15, en date du 10 août 2016, assez complète pour une fois qu’une loi est bien écrite, car ayant prévu tous les cas de figures. 

Mais devant ce déni total de la responsabilité et sans compassion pour les victimes, sans l’ombre d’une excuse pour une si lourde faute, on ne peut que rester dubitatif, interloqué, voire interdit...

Et je suis presque sûr que c’était la première fois que tous ces responsables foulaient le sol de cette commune perdue dans les contreforts de l’anti-Atlas. 
Pas le temps de s’occuper de ces villageois, qui tenaient absolument à jouer au football, même dans un lit d’oued. Ils n’avaient qu’à rester chez eux les loufiats, au lieu de faire ch*** le monde à venir les secourir, par temps de crue. 

Et en plus pourquoi voulaient-ils jouer au football? Ils croyaient peut-être qu’il allaient jouer la finale de la coupe des coupes ou celle des champions d’Afrique, pauvres et miséreux qu’ils sont.

Ils auraient dû se contenter de suivre le classico au café de chez Hmad, qui a reçu une carte BeIn de chez son cousin installé à Sarrebruck. C’est pas donné à n’importe qui de vouloir ressembler à Messi ou à Ronaldo. Laissez la pisse céleste vous tomber dessus et surtout n’ouvrez pas vos gueules, tas d’inutiles...
Un peu et on les accuserait d’avoir commis le crime d’exister. Pauvres c*** de blédards. Déjà qu’ils cotisent ensemble pour alimenter leur douar en eau potable et en électricité et qu’ils attendent avec impatience que la coopération allemande ou espagnole finance un jour l’accès routier au douar. Ils voulaient juste avoir droit de jouer au foot...

Et pourtant tout le monde se fiche pas mal de leur existence. Après tout, la terre qu’ils occupent et où ils vivent ne leur appartient même pas, car collective et inaliénable. Ils devraient s’estimer heureux d’exister encore, par la volonté d’Allah...

Bref, j’en conclus que ça ne sert à rien de voter des lois dans ce pays, car les gens censés veiller à leur application ne semblent même pas les connaître et ils s’en fichent éperdument, du moment que seule la volonté d’Allah prime, qu’il n’y a pas eu de catastrophe énorme, juste la mort de quelques inutiles et contre la volonté d’Allah on ne peut rien, loi ou pas loi...

Alors...

À l’eau la loi 66-12 sur la répression des fraudes à la construction.
À l’eau les autres lois sur l’urbanisme et la préservation de l’environnement.
À l’eau la loi 36-15 sur l’eau. 
À l’eau toutes les lois restrictives et leurs décrets d’application.
À l’eau le SGG et son légalisme tatillon. 
À l’eau aussi ces députés quasi-analphabètes, plus prompts à suivre des adolescentes belges en short qu’à décréter des commissions d’enquêtes parlementaires sur ce drame, pourtant évitable.
À l’eau les architectes, les ingénieurs, les topographes, les gens du bassin hydraulique, vous ne servez décidément à rien du tout.

Nous prenons tous l’eau, et de toutes parts. Un pays se noie, de n’avoir tout simplement pas voulu appliquer ses propres lois... du moment que la volonté d’Allah reste supérieure aux lois des hommes...