MAROC
23/08/2018 13h:14 CET | Actualisé 23/08/2018 16h:32 CET

Une étude alerte sur les mauvaises conditions de vie des animaux en captivité au Maroc

Peu d'accès à l'eau, longue exposition au soleil, impossibilité de se mouvoir, enclos surpeuplés...

ABDELHAK SENNA via Getty Images

MONDE ANIMAL - Les conditions de vie des animaux sauvages gardés en captivité au Maroc pour être vendus ou présentés aux touristes dans les souks sont loin d’assurer leur bien-être, selon une étude publiée le 13 août dans le Journal of Applied Animal Welfare Science.

Menée par deux chercheurs de l’université d’Oxford Brookes au Royaume-Uni, l’étude a été réalisée sur un peu plus de 2.000 animaux sauvages (singes, tortues, serpents, iguanes, caméléons, lézards...) retenus en captivité sur les marchés de six des plus grandes villes du Maroc: Marrakech, Fès, Casablanca, Meknès, Tanger et Rabat, où les deux chercheurs ont effectué une quarantaine de visites entre 2013 et 2017.

Près de 9 animaux sur 10 vivent dans des mauvaises conditions

Selon les résultats de cette étude, près de 9 animaux étudiés sur 10 (88%) vivaient dans des conditions qui ne leur garantissaient pas les principales libertés prévues par le Farm Animal Welfare Council (FAWC), à savoir l’absence de la faim et de la soif, l’absence d’inconfort, la possibilité de se mouvoir de manière normale et l’absence de stress.

Le manque d’accès à l’eau, l’exposition abusive au soleil ou à la chaleur, et l’incapacité pour ces animaux de se déplacer correctement ou d’éviter les facteurs de stress étaient caractéristiques des conditions de vie de la plupart des animaux étudiés par les chercheurs.

Wolfgang Kaehler via Getty Images

“Nous avons passé plusieurs années à étudier le commerce illégal des animaux au Maroc et avons souvent vu les conditions terribles dans lesquelles ceux-ci sont gardés”, explique au HuffPost Maroc le chercheur Daniel Bergin, co-auteur de l’étude avec l’anthropologue Vincent Nijman. “Nous avons même vu des animaux mourir sous nos yeux dans des marchés. Lorsque nous avons lu que le Maroc était sur le point d’adopter des lois pour protéger le bien-être des animaux (mais il ne l’a toujours pas fait), nous avons voulu faire la lumière sur ce sujet”, ajoute-t-il.

Tous les animaux qu’ils ont étudiés n’ont pas forcément fini leur vie dans des cages. Comme l’expliquent les chercheurs, 16% des tortues sur les marchés marocains n’y restent pas plus d’une semaine. “Il est évident que certains animaux ne passeront pas très longtemps dans les conditions observées sur ces marchés. Mais d’autres animaux passeront de plus longues périodes en captivité pendant lesquelles leurs conditions de bien-être seront mauvaises”, soulignent les chercheurs.

Ainsi, environ 75% des animaux resteront de 10 à 12 semaines dans les mêmes conditions de captivité, et environ 25% passeront plusieurs mois sur ces marchés. “Les animaux utilisés comme ‘accessoires’ photographiques ou pour attirer les clients dans un magasin peuvent passer des mois voire des années dans ces situations”, alertent les chercheurs. 

“Ces animaux mouraient de mort lente et douloureuse”

À Marrakech par exemple, sur la célèbre place Jemaa el-Fna connue pour ses dresseurs de singes, la manière dont ceux-ci sont attrapés et transportés par une chaîne fixée autour du cou fait partie des choses qui ont le plus choqué les deux chercheurs. “Cela leur cause clairement beaucoup de douleur”, affirme Daniel Bergin. Aussi, “les tortues étaient souvent empilées les unes sur les autres sans pouvoir toucher le sol de la cage, et nous avons trouvé un sac rempli de tortues laissées dans un coin d’un marché. Les tortues essayaient désespérément de se libérer mais personne ne les retirait, même pour les mettre dans des caisses”, raconte-t-il.

“Mais la chose la plus inquiétante était probablement de voir des animaux sans nourriture, eau ou ombre rester pendant des heures au soleil sous 35 degrés. Ces animaux mouraient de mort lente et douloureuse, de manière totalement inutile”, se souvient le chercheur. “Il est clair que pour de nombreux commerçants qui vendent des animaux vivants à côté d’autres produits, le commerce de ces animaux n’est pas aussi important pour eux d’un point de vue économique, faute de quoi ils auraient mieux pris soin d’eux et les auraient gardés en vie”, estime-t-il.

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Manque de connaissance des besoins de l’animal

Selon les auteurs de l’étude, la principale raison pour laquelle les animaux sont maintenus dans de mauvaises conditions sur les marchés marocains est que les vendeurs ne connaissent pas les besoins des animaux, souvent entassés dans des enclos surpeuplés. “Les commerçants nous ont souvent dit, à tort, que les tortues n’ont pas besoin de boire de l’eau ou que les caméléons ne mangent que des feuilles de menthe, alors qu’ils mangent aussi des insectes et ne peuvent pas survivre avec un régime composé uniquement de feuilles”, souligne Daniel Bergin.

Les tortues, surtout les plus petites, nécessitent un accès régulier à l’eau, et le manque d’eau peut entraîner une maladie rénale et des calculs de la vessie, rappellent les chercheurs. Les mammifères et autres reptiles ont également besoin d’avoir accès à l’eau pour éviter de se déshydrater.

“Nous ne pensons pas que les gens veulent blesser intentionnellement les animaux, mais ils doivent mieux comprendre comment les garder en bonne santé. Si les gens ne le font pas, le gouvernement devrait intervenir”, exhorte le spécialiste. Et ce n’est pas faute d’avoir alerté les autorités. Les deux chercheurs ont en effet essayé d’attirer à plusieurs reprises l’attention du gouvernement marocain sur les mauvaises conditions de vie des animaux sauvages dans les marchés.

“Lorsque nous les avons rencontrés en personne, ils nous ont dit qu’ils n’avaient pas les ressources nécessaires pour faire respecter les lois en vigueur. Nous n’avons pas reçu de réponses à des tentatives plus formelles de les contacter, mais nous avons bon espoir que cela changera au fil du temps”, espère Daniel Bergin. “Maintenant que nous avons un soutien scientifique pour garantir les conditions de bien-être des animaux sur les marchés, nous envoyons nos résultats aux organisations de protection des animaux dans l’espoir que quelque chose puisse être fait à ce sujet”, conclut-il.

Lars Baron - FIFA via Getty Images

Une législation insuffisante

Membre de l’organisation mondiale pour la santé animale (OIE), le Maroc a proposé, en 2013, un projet de loi (n°122-12) interdisant notamment le mauvais traitement ou l’abus des animaux en captivité, avec des amendes allant jusqu’à 20.000 dirhams. L’article 14 de cette loi stipule que les animaux doivent être gardés dans des conditions compatibles avec les exigences biologiques de leur espèce.

Cependant, le projet de loi proposé ne semble pas s’appliquer aux mauvais traitements dus à la négligence, et n’incorpore pas tous les principes directeurs et normes de l’OIE en matière de bien-être animal, affirment les chercheurs. Ce projet de loi a terminé sa période de consultation mais n’a pas encore été adopté.

La loi 29-05 sur la protection des espèces de flore et de faune et le contrôle de leur commerce porte principalement sur la durabilité du commerce des animaux sauvages. L’article 11 (B) de cette loi indique ainsi que tous les animaux faisant l’objet d’un commerce doivent être préparés et transportés de manière à éviter tout risque de blessure, de maladie ou de mauvais traitement, sans plus de détails. Les articles 601, 602 et 603 du Code pénal marocain interdisent par ailleurs de tuer ou de mutiler des animaux de compagnie.