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07/05/2019 16h:14 CET | Actualisé 07/05/2019 16h:14 CET

Une deuxième république ou un état démocratique?

ASSOCIATED PRESS

Beaucoup de personnes parlent d’une “deuxième république” depuis le début du mouvement révolutionnaire algérien du 22 février 2019. D’autres slogans parlent de démocratie, de liberté et de refus de l’ingérence étrangère. C’est pourquoi il m’a semblé important que nous nous posions les questions suivantes:

Qu’est-ce que la république?

Avons-nous réellement besoin du modèle républicain?

Quel lien entre “république“ et “démocratie”?  

Qu’est-ce que l’ingérence, quelle forme a-t-elle? N’est-elle pas  tellement dissoute en nous que nous ne la voyons plus?

Cette vieille ingérence n’est-elle pas le résultat d’un conditionnement permanent qui nous fait adhérer entre autre, à l’idée d’une première, puis d’une deuxième république?

Beaucoup d’autres questions se posent à la révolution...

Nous sommes tous d’accord avec la nécessité d’une nouvelle constitution et d’un fonctionnement démocratique qui institue le pouvoir citoyen réel, mais alors pourquoi reproduire un modèle qui a déjà échoué une fois?

Certains  revendiquent “une deuxième république”, quand d’autres disent yetna7aw ga3! (qu’ils partent tous). Est-ce qu’on veut changer les têtes et sauver nos institutions, ou juste chasser une mafia et en garder le fonctionnement et la structure, responsables de la confiscation politique et bureaucratique des-dites institutions?

Si nous devions dératiser un bâtiment, il ne nous suffirait pas de chasser ou d’éliminer les rats, il nous faudrait également reboucher leurs galeries, détruire leur habitat, et leur couper toute source d’approvisionnement, pour éviter que d’autres ne reviennent.

Or, c’est précisément sur ce système que se sont conglomérés les circuits de la corruption et les verrous de nos impuissances.

Evidemment, il est toujours possible de démocratiser la république (en faisant élire les maires ou en créant des assemblées de quartier), mais cela ne signifie pas démocratiser la société (ce qui serait plutôt, permettre aux citoyens de révoquer les élus, ou abroger les lois).

Le modèle républicain induit de fait un pouvoir aux élus qui n’est pas égal à celui des citoyens, ce qui est profondément anti-démocratique et infantilisant!

 

Petit rappel historique:

La république est un modèle de gouvernance post monarchique de l’époque romaine du cinquième au  premier siècle avant JC. Elle s’est imposée après que les romains aient chassé les derniers monarques étrusques. C’est une organisation politique qui se base sur l’élection et non la succession. Elle consistait à faire élire les représentants des tribus (les tribuns), par la plèbe (le peuple), dont ils étaient chargés de plaider la cause auprès du sénat composé lui, des plus grandes familles de Rome. La devise de la première république est très claire;  Senatus Populusque Romanus (SPQR), “le Sénat et le peuple romain”.  Un schéma découlant de la monarchie, censé redistribuer le pouvoir du monarque, mais pas à tous, faisant clairement la différence entre sénateurs et peuple de Rome, ce qui rappelle fortement notre oligarchie nationale et d’autres.

Les tribuns étaient élus en fonction de leurs mérites, de leurs compétences et de leurs richesses. C’était un modèle aristocratique puisqu’il consistait à faire dialoguer les élites ”dans l’intérêt du peuple”, et surtout à l’abri de celui-ci.

La confusion qui s’est faite au fil des siècles entre les mots “république” et “démocratie” réside en partie dans le fait que les deux systèmes ont été dissociés de la monarchie ou de l’autocratie, en ce sens qu’ils sont tous les deux basés sur la chose publique, à savoir la population et son environnement, au lieu de n’obéir qu’à un monarque et ses vassaux.

Les deux systèmes prônent “le gouvernement du plus grand nombre” mais cette expression n’a pas le même sens selon que l’on se place en république ou en démocratie:

En république cela veut dire le pouvoir de la majorité votante (grands électeurs inclus). C’est notre modèle actuel. Alors qu’en démocratie cela veut dire le pouvoir aux citoyens et donc au peuple. Cela fait une grande différence.  

Une autre différence entre la démocratie et la république, réside dans le mode de désignation des représentants et dans la nature et l’origine de la prise de décision politique.

Dans la république, les représentants élus exercent la politique avec un mandat citoyen défini par eux-mêmes, dans la constitution qu’ils auront écrite au préalable, en s’octroyant une somme non négligeable de “privilèges de la fonction” (salaires disproportionnés, immunité, chauffeurs, logements de fonction, etc…).

 

Dans une démocratie, il en est autrement. Les représentants sont tirés au sort parmi les citoyens pour remplir une mission politique et toutes les décisions résultent d’assemblées constituantes citoyennes souveraines. Dans une constitution démocratique (écrite par les citoyens eux-mêmes), les représentants sont vus comme des “serviteurs du bien public” et non comme des “maîtres privilégiés”.

Autrement dit, là où un seul cerveau décide, ou légifère sans contraintes en république, la démocratie elle, soumet la décision au cerveau collectif et au consensus collégial. Là où la démocratie met le pouvoir à la portée de chacun (par le tirage au sort), la république, par l’intermédiaire des élections, le confisque au moins pour la durée du mandat, voir plus.

 

Dire que la république est une extension de la monarchie et non son antithèse relève du blasphème politique, surtout en France. J’ai toujours trouvé suspecte, cette concordance dans l’éloge de la république et de ses lois républicaines, toutes  tendances politiques et surtout polémiques confondues (à l’exception des monarchistes et des anarchistes qui emmerdent la république depuis toujours).

Pourtant l’histoire de France nous apprend que la république française fondée à la suite de la monarchie, en avait  tellement de stigmates et d’usages, que Napoléon Bonaparte, en 1804, se disait “Empereur de la république française”.

L’Abbé Sieyès, un des personnages les plus antidémocrates de la révolution, élevé par l’histoire officielle, au rang “d’inspirateur de la révolution” qualifiait lui même la république de “gouvernement représentatif “ et disait qu’elle n’était en aucun cas une démocratie.

 

C’est à la suite de  la révolution française et sa confiscation par cette bourgeoisie (alliée économique et politique de la noblesse), que les deux mots se sont considérablement  mélangés, et de manière volontairement sournoise. La démocratie est devenue “la vendeuse” de la république et son faire-valoir populaire auprès des masses rurales et ouvrières, majoritairement analphabètes ou non instruites, qui ne connaissaient de la démocratie que son aspect consultatif populaire, et non son caractère participatif et effectif.

La république française moderne a par la suite -instruction oblige- quelque peu modifié le modèle d’origine en le saupoudrant d’éléments de discours démocratiques, de libertés individuelles, collectives (de consommation essentiellement), de liberté d’expression relative et inopérante (l’agoras-le bol), de justice indépendante (mais pas complètement) et surtout, ce sont les acquis sociaux, d’origines ouvrières et syndicales d’après guerre  qui ont rattrapé les carences démocratiques du modèle républicain.

 

Inutile de redire ici que l’actuelle constitution algérienne est une copie de la française en pire, et que la plupart des modèles qui nous ont été enseignés ne sont que des conditionnements coloniaux ayant mutés en invariables nationales.    

Ce petit rappel pour dire que nous ne sommes pas dans un contexte post monarchique, mais bel et bien post-républicain. Ceux qui nous ont précédé ont eu recours à ce modèle pour des raisons stratégiques et idéologiques qui leur étaient “propres”, mais au sens figuré et loin de la propreté et surtout, sous diverses pressions internes et externes, en plus d’une guerre d’enlisement et de l’urgence d’en finir.

 

Proclamer la république algérienne en 1962 était très certainement une façon de combattre symboliquement la république française avec ses propres armes politiques, mais ces armes sont aujourd’hui obsolètes dans ces deux pays.

La crise actuelle des gilets jaunes prouve qu’il y a déni de citoyenneté et de démocratie. Le phénomène est encore plus criant en Algérie, la république n’a jamais eu de démocratique que le nom, nous le savons tous.

Mais alors, est ce que l’héritage colonial réel n’est pas surtout dans le modèle d’organisation politique lui-même?

Nous voulons instituer une nouvelle gouvernance démocratique et populaire, certes, mais voulons-nous d’un modèle de double importation coloniale franco-romaine?

Nous dénonçons l’ingérence plusieurs fois par jour, mais sommes nous conscients de ce qui s’est ingéré en nous, par habitude, à notre insu?

Si nous voulons une Algérie libre et démocratique il nous faut alors:

- une nouvelle constitution écrite par les citoyens et non les politiciens.

-que les règles de la politique ne soient plus écrites par ceux qui devraient les craindre (les représentants et les élus).

- instituer notre pouvoir citoyen effectif et de manière officielle en l’inscrivant dans la nouvelle constitution.

Il est impératif d’obtenir en guise de premières garanties;

1: le droit à référendum révocatoire et abrogatoire d’initiative populaire à partir des assemblées constituantes communales, (et ne plus avoir recours à la rue pour se faire entendre).

2: la prise en compte du vote blanc et des abstentions.

3: la mise en place de chambres basses citoyennes, tirées au sort, révocables et rotatives(dont les membres changent régulièrement), ne bénéficiant que de mandats courts et non renouvelables, et ce,  dans toutes les institutions, pour contrebalancer tous pouvoirs de décision et s’assurer ainsi que les dispositions adoptées soient équilibrées , et aillent dans le sens du bien public…

Une vraie démocratie ne délègue que des fonctions aux représentants, et jamais un pouvoir, sinon, on pourrait également déléguer la souveraineté du peuple comme nous l’avons fait jusque là!  

 

Soyons précis, restons unis ! Pour un état ta3 essa7, algérien ta3 essa7, démocratique et ta3 essa7 populaire !

Ta3 essa7itou ou sa7a ramdankoum ta3 essa7 !

 

Notes pour les non arabophones (je ne le fais pas assez et je m’en excuse):

ta3 essa7 =  vraiment

ta3 essa7itou (mot valise) = “vraiment je vous salue”

sa7a ramdankoum; bon ramadan