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05/08/2019 10h:17 CET | Actualisé 05/08/2019 10h:17 CET

Une conception policière de l’histoire ?

Georges MERILLON via Getty Images

Ce qui motive mon intervention dans le débat sur Octobre 88, c’est l’insistance avec laquelle est revenu le thème de la « manipulation » comme explication des évènements, la focalisation qu’il y a sur cette dimension et les spéculations qui l’accompagnent au point d’en oublier la réalité sociale ou au moins de la reléguer, comme explication, à une dimension secondaire. C’est comme si la société algérienne faisait exception (encore la fameuse “spécificité algérienne” ?!) et que si, ailleurs, y compris dans les pays voisins, les révoltes urbaines ont des causes économiques, sociales et politiques, en Algérie, elles ne seraient que la conséquence des « manipulations » dans le cadre des guerres que se livrent les différents clans du pouvoir. C’est tout simple : un clan allume le feu aux poudres (aux foules) contre un autre clan. Et chacun y va de son exégèse sur qui manipule qui et comment, échafaudant des hypothèses, “pistant” et “reconstituant” des rumeurs, des suppositions et des “tuyaux”.

Le mouvement social lui, n’intéresse plus que comme cadre et espace de ces luttes de clans. Je pense qu’il s’agit là d’un glissement dangereux vers une conception policière de l’histoire.

Luttes de clans et mouvement social

Certes les luttes de clans sont une donnée essentielle d’un pouvoir organisé autour de factions et elles sont à prendre en compte. Ces luttes se déroulent dans une totale opacitéservie par l’autoritarisme et, quand elles le peuvent, elles essaient de tout utiliser, y compris le mouvement social, comme paravent pour des règlements de comptes dans le cadre de comptabilités obscures qui régissent les partages de pouvoir. Aussi, quand ils le peuvent, les
clans tentent aussi de capter l’expression sociale pour l’instrumenter, même à son insu, au profit de leurs stratégies. Mais en ont-ils toujours la capacité ? Et tout est-il manipulable dans une société ? La société est-elle une entité avec ses logiques, ses mécanismes et ses différentes énergies qui la travaillent ou serait-il possible d’en bricoler des pans en laboratoire? Les clans “font” certes le pouvoir, ils ne “font” pas la société. Ils ne le peuvent tout simplement pas. Aussi, les luttes qu’ils se livrent au sommet ne peuvent constituer une grille
de lecture de ce qui se passe dans la société. Et s’il est vrai que celle-ci est l’objet de tentatives de captation et de manipulation, on ne peut faire de ses manifestations une lecture policière qui occulte la nature des faits qui traversent une société au profit des remous du sérail et de l’utilisation qu’il tente d’en faire.

Ce qui est déterminant, c’est les forces qui travaillent une société. Ce sont elles qui affleurent en des faits qui les cristallisent et les symbolisent (et
Octobre 88 en est un). Le rôle des scientifiques, des politiques et des journalistes est de retrouver, établir et comprendre ce lien et parfois le fructifier dans l’action. La manipulation ne détermine pas le fait. Elle s’y greffe quand elle le peut. Et les gouvernants et leurs polices, même ceux qui sont performants et homogènes, ne peuvent pas toujours, même s’ils veulent bien toujours. Mais pourquoi donc s’agissant de l’Algérie, foisonne cette facilité à tout ramener aux seuls clans et à la manipulation ? Un système en faillite produit fatalement des dysfonctionnements, multiplie les maladresses et les bavures, pourquoi s’évertuer à y voir des prouesses dans le cas de l‘Algérie ? Il y a comme une secrète fascination pour l’appareil policier qui finit par attribuer à celui-ci une puissance qui ne tient pas du réel. C’est le propre des individus privés de l’exercice de leur puissance que de fantasmer celle-ci en les autres,
fussent-ils ennemis.

Les polices n’ont jamais fait l’histoire ni même jamais réussi à manipuler le réel. Elles peuvent seulement manipuler la lecture qui peut en être faite, momentanément, par tel ou tel groupe.  Cette “conception policière” n’est pas seulement réductrice. Elle aboutit surtout à tout justifier, et notamment les bourreaux. La scène sociale et politique algérienne ne serait qu’un vaste opéra d’ombres chinoises où tout ne serait que virtuel. Le pouvoir ne réprime pas le citoyen. Si celui-ci est touché, ce n’est pas comme objectif de répression mais seulement comme pantin manœuvré dans des enjeux qui ne le concernent pas. Il n’y a donc pas de répression et de pouvoir répressif, mais seulement des manipulés et des manipulateurs. La mort n’est jamais donnée. Quand elle survient, elle n’est que le fruit d’un accident, du dérapage possible dans toute manœuvre. Elle reste donc magique. N’est-ce pas justement une attitude qui, dans l’inconscient, s’auto-infantilise à l’égard du pouvoir : celui-ci est un père qui castre mais qui ne tue pas. On se rassure ainsi inconsciemment contre un affrontement qui ne peut être meurtrier puisqu’il ne sera jamais que du domaine du virtuel. On ne se met pas en situation de péril (ou du moins se refuse-t-on à le réaliser et le porter), le combat (la manipulation) n’ayant pas pour objectif la mort mais la manœuvre. Il n’y a pas d’arène mais un théâtre. Mais surtout, on s’interdit ainsi, tout en se trouvant la justification, d’essayer de le (le pouvoir/père) mettre à mort et on est l’opposant chahuteur et contrarié qui ne peut de toute façon pas venir à bout d’un pouvoir (un père) trop fort et inaccessible parce que insaisissable («manipulateur »). Le plus dangereux dans ce raisonnement n’est pas dans le fait qu’il aboutit à justifier l’inertie et le confort de ceux qui le tiennent et à nourrir leur maintien dans une fascination infantile ; le plus grave est dans le fait qu’il aboutit à éluder la responsabilité de ceux qui pratiquent la répression. Et c’est cela le plus grave. N’a t-on pas vu justement les principaux responsables de la répression d’octobre 1988, appartenant aux différents clans, reprendre le thème de la manipulation et se cacher derrière dans leurs réponses aux rédacteurs
du livre édité par Le Matin sur Octobre 88 ? Le bel alibi ! Chacun d’eux jurait n’avoir en aucun cas réprimé une révolte qui n’a de toute façon pas eu lieu puisque c’était seulement ses pairs qui réglaient leurs comptes. Règlement de compte qui se passait au-dessus de la tête des citoyens même s’il utilisait celle-ci.

Par quel tour de “passe-passe”, ce pouvoir qui cumule toutes les tares de la
médiocrité et de l’incompétence, qui multiplie les bavures politiques, les catastrophes de gestion, les faillites économiques et ne réussit même plus à se construire une façade, sans parler de ses divisions et déchirements impudemment étalés sur la place publique, par quel miracle réussirait-il, si longtemps et tout le temps, à manœuvrer le mouvement social et mener
à terme les nombreuses et délicates manipulations nécessaires à une telle maîtrise ? Nous sommes en plein “policier-fiction”! Pourtant, même si on doit suivre ceux qui tiennent ce raisonnement sur le terrain du fait policier, la réalité est toute autre. Un seul exemple suffit : l’assassinat à Paris de l’opposant Mécili, deux ans auparavant en 1986, et la série de bavures 

qui l’a accompagné. Malgré toute leur « bonne volonté », les autorités françaises n’ont pu effacer les bévues tant elles étaient grosses. 

Qu’un régime soit policier et qu’il utilise à outrance sa police pour réprimer, noyauter et pervertir le mouvement social est une chose, qu’il puisse se transformer en un Frankenstein de la réalité sociale en est une autre. 

Cependant cette vogue de « l’analyse policière » est par contre un signe de réussite, quoique d’un tout autre genre, de la police. Le système totalitaire ne réside pas seulement dans l’encadrement policier de la société ou la peur qu’il diffuse. Il atteint son objectif quand il arrive à transmettre sa culture policière y compris à ses opposants qui, à leur tour, et même avec des motivations opposées, se posent en procureurs qui veulent tout filtrer avec l’œil du policier. Et se transforment, ainsi, en relais plus sophistiqué, car plus pervers, de la castration du mouvement social. Les victimes qui n’ont pas les moyens de démystifier leur agresseur s’enferment aussi dans sa logique, reproduisant contre eux-mêmes leur propre enfermement et le tournant contre les autres. Certaines oppositions ont les mêmes phobies que le pouvoir : tout ce qui ne sort pas de leur propre matrice, tout ce qu’elles ne contrôlent pas, est suspicieux. Face à un problème démocratique et de citoyenneté, c’est le « réflexe du procureur » qui se réveille d’abord : quel clan « complote » contre quel clan ? Le moindre frémissement dans le sérail acquiert ainsi une importance disproportionnée par rapport à tout fait de société.