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17/09/2018 16h:24 CET | Actualisé 17/09/2018 16h:24 CET

Une certaine idée du Maghreb

"Les régimes du Maghreb sont moins victimes de la force de leurs ennemis extérieurs que de leurs démons intérieurs."

ABDELHAK SENNA via Getty Images

UNION MAGHRÉBINE - 25 juillet 2033, à la frontière maroco-algérienne qui n’en est plus une depuis l’édification du Grand Maghreb, des bouchons monstres bloquent la circulation des deux côtés. Les vacances battant leur plein, les touristes marocains et algériens découvrent respectivement leur pays voisin. La seule autoroute reliant Oran à Oujda ne suffit plus pour résorber la forte affluence. Les gouvernements des deux pays pressent l’organe exécutif à réfléchir à d’autres infrastructures routières. La Tunisie également demande à la Commission des 5 de faire partie du nouveau réseau autoroutier trans-maghrébin. Les chefs d’État concernés se veulent rassurants: avant la coupe du monde co-organisée par les 3 pays l’an prochain, de nouveaux tronçons alimentés en énergie solaire seront prêts et ouverts à la circulation. Le Maghreb joue en effet son image, et veut faire mieux que le trio nord-américain embourbé dans d’énormes divergences de gouvernance 7 ans auparavant.

Ainsi pourraient donc titrer les quotidiens de la région, dans un futur proche. Hélas, la réalité nous rattrape brusquement et nous impose de constater, impuissants, le blocage dramatique de l’intégration maghrébine.

Le Maghreb, cette grande utopie devenue chimère, qualifiée par le célèbre écrivain marocain Abdellah Laroui d’une idée lointaine et incertaine, continue pourtant de nous faire fantasmer. Toutes les populations de cette partie septentrionale et homogène du continent rêvent encore d’une reconstitution politique et économique, plus à même de placer définitivement les sociétés maghrébines sur la voie de l’avenir.

La non intégration économique du Maghreb nous coûte pourtant cher. Elle est évaluée à une perte de 2 à 3 points de PIB tous les ans, représentant l’équivalent de 30.000 emplois par an pour la Tunisie par exemple. Alors comment réhabiliter l’idée du Maghreb? De quel modèle politique le Maghreb a-t-il besoin? De quelle façon aborder la démographie, la jeunesse, la migration? Comment penser le bien-être et le progrès de ses habitants? Comment se doter d’une politique d’influence pour faire face à la colonisation industrielle et numérique de la Chine et des États-Unis?

Pour répondre à ces questions, il faut d’abord admettre que les fragiles fils de soie auxquels l’idée du Maghreb uni est attachée se trouvent sur le plan des valeurs, la foi dans la liberté, la force des contre-pouvoirs et de l’État de droit. Que l’on admette aussi que les régimes du Maghreb sont moins victimes de la force de leurs ennemis extérieurs que de leurs démons intérieurs. Le véritable échec de l’unification est à chercher dans la fusion délétère de l’autoritarisme et du non renouvellement des élites.

Pourtant, face à la montée en puissance de l’extrême droite en Europe, face aux défis de la migration, nous n’avons plus le choix, le Maghreb doit se regrouper et parler d’une même voix.

Les piliers du Maghreb dispersés

Si le capitalisme a été commun à un peu près tous les pays du Maghreb, aujourd’hui ses modalités varient et la mondialisation pousse à se restructurer en blocs régionaux. Mais les classes moyennes maghrébines, élément indispensable pour qu’un marché commun soit attractif, sont fragilisées et frappées de plein fouet par le chômage, la mauvaise gouvernance, la chute des revenus et les inégalités. L’extrémisme religieux et le despotisme se sont installés après l’indépendance. La jeunesse, livrée à elle-même, ne songe qu’à partir. Enfin le multilatéralisme avec l’axe atlantique d’un côté et le tropisme russe ou chinois de l’autre, est bousculé face à la transformation de l’ordre mondial.

Durant tous les grands bouleversements du 20ème et 21ème siècle qu’a connus l’espace méditerranéen, le Maghreb est resté totalement inerte, sans doctrine diplomatique claire, absent des grands rendez-vous de l’histoire. Le conflit du Sahara occidental ne peut, à lui seul, expliquer cette léthargie. Hier, l’Allemagne et la France ont été les pires ennemis, aujourd’hui ce sont deux locomotives complémentaires qui portent toute l’Europe. Le Maroc et l’Algérie n’auront donc aucun mal à dépasser un différend postcolonial qui s’enlise et qui ne les oppose pas, rappelons-le, directement. La Mauritanie quant à elle devient le maillon faible de la lutte contre le terrorisme sahélien, fragilisé par la chute de Kadhafi, et menacée en permanence par des coups d’État, ce pays ne peut pas rester éternellement en marge. La Tunisie s’est soudain démarquée pendant un printemps arabe incertain, mais demeure engluée dans un déficit public chronique et des calculs politiques court-termistes. Le drame libyen enfin, nous rappelle à quel point notre souveraineté est fragile.

Du délitement vers l’union

Aujourd’hui, partout au Maghreb, la fracture sociale, générationnelle et territoriale s’accélère, et avec elle la dislocation des nations. La frustration du peuple maghrébin est entrée en résonance avec la démission des élites. Seul un projet commun porté par une entité politique régionale, elle-même constituée d’une nouvelle élite économique et politique, peut stopper le délitement de nations si proches culturellement, mais si éloignées politiquement. Les exemples d’intégrations régionales qui apportent paix et progrès existent. La réussite de l’intégration européenne, non sans difficulté, réside avant tout dans l’acceptation d’un modèle démocratique et de ce qu’il a pu apporter: protection avec l’État providence, cohésion sociale et une économie qui respire la confiance.

La Tunisie post printemps arabe pourrait réussir le pari de la transition démocratique. Seule lueur d’espoir politique dans la région, elle peut servir de modèle. Les futures élections présidentielles tunisiennes seront un crash-test pour 98 millions de personnes. Car si la Tunisie réussit, d’autres pays ne pourront que s’en inspirer afin d’éviter de se décrédibiliser aux yeux de leurs populations et aux yeux du monde. L’heure tunisienne a des chances de s’imposer au Maroc et en Algérie, en réunissant tous les courants démocrates. Ce pays doit donc être davantage soutenu par la communauté internationale, car ses vacuités économiques s’aggravent. Le Maroc avec sa longue histoire politique (premier État du Maghreb) et une institution monarchique bien ancrée, peine pourtant à se débarrasser des réflexes d’un État profond omnipotent. Ratant ainsi de grands moments de son histoire et refusant de souffler un vent de liberté et de réformer ses institutions. Le Maroc peut toutefois insuffler le changement et montrer la voie aux côtés de la Tunisie, s’il agit maintenant.

Changement de paradigme et aggiornamento politique

Loin de toute démagogie consistant à imposer des concepts idéologiques standardisés prêts à l’emploi, mais loin aussi de tout optimisme vulgaire en rupture avec la réalité, l’enjeu aujourd’hui est d’accepter que la démocratie soit l’unique véhicule porteur de développement viable, et in fine d’intégration régionale solide. Car derrière les injonctions à l’unification, se jouent en réalité des choix de modèles de société, et des enjeux géopolitiques liés à la migration, au terrorisme et au changement climatique.

L’État de droit, la réelle séparation des pouvoirs, une e-administration, un investissement massif dans la santé, l’éducation et les sciences, partout au Maghreb seront les préalables. Une fois ces réformes insufflées, nous pouvons dans un premier temps réfléchir à renforcer les échanges intermaghrébins dans le cadre d’une zone de libre-échange, revêtant un intérêt géostratégique ou économique pour les pays concernés. Car cela entraînera inéluctablement une convergence politique et jettera les bases d’une entité supranationale pour penser et développer une politique de puissance en Méditerranée et en Afrique, autour de formidables leviers que le Maghreb peut préempter comme les énergies renouvelables, l’agriculture et le numérique. En associant dans toutes les actions multilatérales, ONG, collectivités, opérateurs privés et médias et société civile.

Enfin, en capitalisant sur la plus grande des richesses: une langue commune pour se projeter dans un destin collectif et faire vivre l’appartenance à une communauté singulière. La langue est essentielle pour accroître les connaissances que nous avons et pour les partager les uns avec les autres. Pour beaucoup d’entre nous, l’arabe maghrébin fait aussi partie intégrante de notre quotidien et de notre patrimoine commun, et c’est une chance inouïe. Imaginons à quel point, avec une langue partagée sur un territoire plus grand que l’espace Schengen, un technicien agricole marocain peut aider un agriculteur algérien qui sème des céréales, ou tout le savoir que pourrait apporter un professeur d’histoire tunisien à un enfant libyen qui n’a pas été à l’école. Maintenant, réfléchissez à ce qu’ils pourraient apporter au monde. Il ne s’agit plus ici de se contenter de construire des blocs économiques plus forts, mais une vraie communauté de valeurs.