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10/06/2019 20h:49 CET | Actualisé 10/06/2019 20h:49 CET

Un vagin et une paire de seins: Une combinaison toujours aussi difficile en 2019

Dans diverses sociétés, le rôle de la femme est encore minimisé: elle doit mener une vie altruiste, être maternelle, et accepter la charge émotionnelle.

tommaso79 via Getty Images

Le hit Balance ton quoi de la fameuse Angèle décrit toujours aussi bien ce que je ressens lorsque je passe dans la rue, devant les cafés remplis d’hommes sur les terrasses, qui vous appellent, vous fixent comme si vous étiez un animal de zoo, sifflent, et vous insultent lorsque vous les ignorez. Du coup, lorsque ça m’arrive, je fais en sorte de les provoquer encore plus: je défile devant eux, avec une cigarette à la main, explosant de confiance en moi. “T’as pas hontes?” m’a lancé un des hommes assis sur cette terrasse. Honte? J’ai ri, parce qu’il dévisageait ma cigarette en tirant sur sa Chicha, ce que j’ai trouvé très ironique. Je refuse de me crisper, de baisser les yeux ou encore de m’habiller différemment sous prétexte que “j’en fais trop” et que je “dois être plus calme”, parce que j’ai le droit de vivre, sans qu’on cherche à m’humilier ou encore à me contrôler.  

Malheureusement, la réalité est beaucoup moins divertissante pour beaucoup de femmes: Mariage forcés, crimes sexuels, violences domestiques, excisions, viols, meurtres, dominations, inceste, crimes d’honneur, agressions à l’acide, féminicides, prostitution forcée, esclavage sexuel, lois anti-avortement… Et j’en passe. Diverses formes de violence sont perpétrées contre les femmes, brisant ainsi leurs libertés les plus fondamentales. Si certains pays assurent à la femme une totale liberté, beaucoup d’autres ne l’assurent toujours pas. Même dans les pays développés, les femmes ne sont pas toujours écoutées lorsqu’elles portent plaintes, elles sont encore harcelées dans les transports ou au travail, où elles subissent nombreux attouchements et harcèlements sexuels.

Lorsque vous êtes une femme et qu’on vous dit que dans l’Etat de l’Alabama, une promulgation de la loi anti-avortement a été votée qui ne fait aucune exception, même dans le cas d’un viol ou de l’inceste, vous avez mal. Pour moi, c’est banaliser et normaliser les violences sexuelles, et surtout, c’est empêcher une femme de prendre des décisions par rapport à son propre corps, c’est décider à sa place, comme si elle n’en avait pas la capacité. Comme si son existence était sous le contrôle d’une autre personne et qu’elle possédait une liberté très limitée. C’est aussi dire à une petite fille de 14 ans qu’elle doit garder un enfant, lorsqu’elle est enfant elle-même. N’ayant jamais fait face à une situation comme l’avortement, j’imagine qu’elle implique une douleur physique et psychologique conséquente, même si l’enfant n’était pas désiré. Lorsqu’une femme souhaite arrêter une grossesse, l’avortement est en général le dernier recours, elle le fait en général parce qu’elle sait qu’elle n’est pas capable d’assurer un enfant et qu’il est mieux pour elle et pour l’enfant d’interrompre la grossesse. De plus, dans certains cas, la vie de la femme est en danger si elle n’avorte pas. Ce qui est encore plus incompréhensible, c’est le fait qu’un homme décide à la place d’une femme. Un homme ne porte pas d’enfants. Il n’a donc aucune idée de la fatigue et de la douleur physique que peut ressentir une femme pendant neuf mois de grossesse, de l’investissement qu’implique un enfant lorsque ce dernier n’est pas désiré et donc, dans beaucoup de cas, délaissé à la femme, ou encore, les traumatismes subis par les femmes lors d’agressions sexuelles et qui en seront rappelées toutes leurs vies lorsqu’elles devront assurer l’enfant.  

Cette loi a été comme une piqure qui vous rappelle à quel point il est encore difficile d’être une femme de nos jours, puisqu’on nous prive de nos droits les plus basiques, le droit de disposer de soi. Si certaines législations reconnaissent un droit de libre disposition de soi, d’autres pays ne le reconnaissant toujours pas. C’est remettre en question le fruit d’un lourd travail des siècles antérieures, où les femmes devaient encore se battre pour les droits les plus basiques, tels le droit de vote, ou encore le droit d’ouvrir son propre compte bancaire, sans être sous la tutelle du père ou du mari. Même si l’avortement est encore interdit dans de nombreux États américain et dans le monde, une telle loi qui est promulguée représente un coup pour les femmes progressistes qui essayent de changer les mentalités en 2019. À chaque nouvelle loi anti-avortement votée, j’ai l’impression qu’on décrédibilise le combat qui a été mené par tant de femmes à travers les décennies, allant d’Olympes de Gouges à Simone Veil, ignorant les écrits de Simone de Beauvoir ou encore le combat mené par Malala Yousafzai pour l’éducation des femmes. Un combat qui d’ailleurs, n’est toujours pas achevé dans plusieurs parties du globe. Ces femmes voulaient se détacher de ce qu’on attendait d’elle et d’une société patriarcale, elles cherchaient à briser les codes sociaux. Elles voulaient êtres libres, pouvoir voter, et être éduquées.

Dans diverses sociétés, le rôle de la femme est encore minimisé: elle doit mener une vie altruiste, être maternelle, et accepter la charge émotionnelle. Sexuellement parlant, on lui apprend également, dans certains environnements, qu’elle ne peut pas se comporter comme l’homme, qu’elle doit se préserver pour le mariage et on les instruit très peu sur l’éducation sexuelle et le vagin, un organe qui nécessite en réalité de l’attention (par exemple, 1 femme sur 5 souffre encore de vaginisme en Tunisie, qui est une phobie du sexe et d’une propre zone de son corps). Encore beaucoup de pays, notamment en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique Latine n’autorisent pays l’avortement. Au Maghreb, la Tunisie fait figure d’exception puisque c’est le seul pays qui accorde aux femmes, depuis 1973, la possibilité de pratiquer l’avortement jusqu’au 3ème mois de grossesse, et ce, sans aucune condition. L’avortement en Algérie est interdit, et l’IVG est autorisée dans deux cas seulement: si la vie de la femme est en danger ou si le foetus présente des risques de malformations graves. En cas de viol, l’IVG n’est pas autorisé sauf s’il s’agit d’un viol commis dans la cadre d’un acte terroriste. Même cas pour le Maroc, où l’IVG est interdit, à part si la vie de la mère est en danger, même si dans la pratique, l’avortement est toléré et la plupart des médecins le pratiquent.

Etre féministe ne veut pas dire détester ou haïr les hommes, au contraire, je ne verrais pas mon quotidien sans eux. Beaucoup d’entre eux sont féministes et progressistes. C’est juste demander de pouvoir vivre comme bon nous semble, et de pouvoir réaliser nos rêves les plus fous, sans qu’une autre personne ne cherche à nous limiter en disant que nous en faisons trop, que nous sommes trop “intelligente, trop persévérante, trop forte, trop je m’en-foutiste, trop ci, trop ça”; de pouvoir vivre normalement et d’être respectées, sans qu’on nous touche sans notre consentement. C’est aussi pouvoir s’habiller sans qu’on nous rejette la faute dessus lorsqu’on est agressées, ou d’être tenues responsables des pulsions d’autres personnes. C’est vouloir être aussi libre que les autres individus qui nous entourent, d’être égales à ces derniers, sans rapport de force.

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