TUNISIE
23/08/2018 16h:25 CET

Un malaise économique se cache derrière le durcissement de la sécurisation de la frontière tuniso-la Libye selon Carnegie

Sécurité ou dynamique économique? Katherine Pollock et Frederic Wehrey de Carnegie Endowment for International Peace proposent des solutions au dilemme de la frontière tuniso-libyenne.

Anadolu Agency via Getty Images

La frontière tuniso-libyenne a pendant longtemps été au coeur du marché de contrebande, de trafic et de menaces terroristes. Une réalité qui sera bientôt un lointain souvenir grâce à des travaux titanesques pour lutter contre ce fléau.

Près de 20 millions de dollars ont été déployés pour mettre en place un système de contrôle et de sécurité sophistiqué. Des capteurs et des caméras avancées et de haute technologie ont été installés dans le cadre d’un projet commun entre l’Allemagne et les États Unis d’Amérique. Un mur a été, par ailleurs, conçu comme étant une solution radicale pour se débarrasser de ce mal qui guette le pays. Pourtant, son efficacité reste encore à prouver.

“Comme tous les efforts déployés à ce jour, cette nouvelle initiative ne permettra pas de résoudre les causes sous-jacentes de l’insécurité à la frontière” contestent Katherine Pollock et Frederic Wehrey dans un article paru ce 21 août 2018 sur le site du Carnegie Endowment for International Peace

En effet, ce durcissement des mesures de contrôle se heurte à “des réalités socioéconomiques profondément enracinées dans la région, où le trafic transfrontalier continue d’être un mode de vie et une source de revenus”.

Une frontière dynamique

“De nombreux Tunisiens et Libyens vivant le long de la frontière ne considèrent pas comme une évolution positive l’accroissement des efforts de sécurité” souligne la source en faisant savoir que selon une enquête menée en 2016 auprès des habitants des villes frontalières tunisiennes, Ben Guerdane et Dehiba, la majorité d’entre eux considéraient que le renforcement des restrictions et l’absence de développement local constituaient une plus grande menace que le djihadisme. 

Des chiffres frappants ont été par ailleurs évoqués pour mettre en relief l’importance vitale des échanges informels entre les deux pays. D’ailleurs, “l’antipathie des résidents tunisiens et libyens vis-à-vis de l’application des frontières et des bouclages a suscité de nombreuses manifestations, de la colère et même de la violence” rappelle l’article. 

La fermeture des frontières est, sans doute, une impasse provoquant un malaise économique pour les habitants de la région. Pendant des décennies, la différence de prix, l’évasion fiscale et les subventions qui diffèrent d’un pays à un autre facilitent l’épanouissement de l’économie frontalière en poussant ces derniers à transporter d’énormes quantités de textiles, d’essence, de nourriture, de cigarettes et d’appareils électroniques, notamment. 

Ce déséquilibre flagrant entre les deux territoires en plus de l’escalade des désaccords sur la manière dont la contrebande à la frontière entre la Libye et la Tunisie devrait être régulée est au coeur du conflit tuniso-libyen. 

D’après la même source, ces derniers mois, les mesures prises par les autorités n’ont fait que raviver la frustration et attiser la tension.

“En juin 2018, plusieurs manifestants tunisiens ont bloqué la route principale de Ben Guerdane, que les camions utilisent pour exporter des marchandises vers la Libye, invoquant des mauvais traitements à la frontière de Ras Jedir, ainsi qu’une politique commerciale libyenne ‘déloyale’. En juillet, alors que ces manifestations tournaient autour du harcèlement et des attaques contre les Libyens transitant par Ben Guerdane, le gouvernement libyen a fermé la frontière, suscitant des tensions diplomatiques avec la Tunisie. À la mi-août, les municipalités de Ben Guerdane et de Zuwara étaient engagées dans des pourparlers en vue de la réouverture de la frontière , notamment en créant un comité bilatéral” précise la source.

De plus, “les acteurs de la sécurité, officiels et semi-officiels, sont parfois complices de la contrebande” estiment les auteurs en arguant qu’ “en raison des paysages politiques et sécuritaires contrastés des pays, les efforts bilatéraux visant à sécuriser la frontière ont été décousus et au mieux fragmentés, chaque partie étant parfois délibérément résistante”. 

Ainsi, se focaliser sur les mesures de sécurité n’est toutefois pas une solution durable et efficace. 

Au delà des mesures sécuritaires 

“Les acteurs locaux et internationaux doivent compléter ces mesures en mettant davantage l’accent sur l’économie informelle transfrontalière qui continue de soutenir les moyens de subsistance de nombreuses personnes dans les villes frontalières” révèle Carnegie, en ajoutant “sans la participation et l’adhésion des bienfaiteurs locaux de cette économie, y compris les cartels et les résidents, les solutions technologiques et physiques risquent d’échouer”.

D’après Katherine Pollock et Frederic Wehrey, “au lieu de simplement fermer la frontière, les autorités locales doivent faire la distinction entre les phénomènes plus immédiatement préjudiciables, tels que le trafic d’êtres humains et le trafic d’armes, et la contrebande à petite échelle de marchandises, comme le carburant et les cigarettes”.

À leurs yeux, les efforts sécuritaires seuls ne mènent à rien sans la mise en place d’une politique concentrée sur de nouvelles alternatives. “Ces efforts pourraient être axés sur la création d’autres sources de revenus grâce à une compétitivité accrue de l’agriculture, à la réforme de la propriété foncière, à la formation professionnelle, à l’amélioration des infrastructures et à l’investissement dans des projets de développement” évoquent-ils en soulignant que “les acteurs internationaux peuvent certainement aider ces initiatives en désignant spécifiquement l’aide économique et l’aide étrangère pour les régions frontalières”.

D’autre part, la promotion des associations qui oeuvrent activement à lutter contre le secteur informel s’impose. Selon eux, ces dernières sont un moyen efficace pour démasquer les noyaux de la contrebande face au manque d’informations sur le secteur informel. “Bien que les grands trafiquants exercent une influence considérable, le secteur informel manque de canaux de représentation tels que les syndicats ou les associations commerciales, laissant les petits commerçants incapables d’exprimer et de défendre leurs revendications politiques ou économiques auprès du gouvernement. Cela laisse également aux gouvernements peu d’informations sur le secteur informel” notent-ils.

Le rétablissement des relations économiques bilatérales sera également crucial. 

En effet pour combler l’écart relatif aux subventions asymétriques et politiques tarifaires entre les deux pays , la coopération économique bilatérale doit absolument être renforcée, souligne la source. “Les recommandations politiques vont de la coordination des droits de douane et des taxes, à l’encouragement des accords d’investissement bilatéraux et même à la création d’une zone de libre-échange régionale” poursuit Carnegie en abordant le fait que “certains produits importés peuvent encore être soumis à des droits de douane dont le taux peut dépasser 200 pour cent, facteur incitant probablement à la contrebande transfrontalière”.

“Dans l’ensemble, beaucoup reste à faire dans les domaines de la sécurité et de l’économie”, estiment les auteurs avant de conclure que “l’assistance internationale à la sécurité doit s’accompagner d’une stratégie socioéconomique plus large et accorder une plus grande attention à la réforme des institutions de sécurité, à la lutte contre la corruption et, dans le cas de la Libye, au soutien à la réconciliation politique nationale”.

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