ALGÉRIE
18/02/2019 15h:28 CET | Actualisé 18/02/2019 21h:13 CET

Un livre-hommage à un demi-siècle de combats des “entêtés” de la citoyenneté au Maghreb central

Au risque d’être assassinés, emprisonnés ou contraints à l’exil, des “entêtés” ont dit “non” au musèlement général des sociétés dans les pays du Maghreb central après les indépendances. C’est cette histoire que Khadidja Mohsen-Finan et Pierre Vermeren revisitent dans “Les dissidents du Maghreb depuis les indépendances”

Eric Fougere via Getty Images

Dans le discours occidental dominant, le qualificatif de “dissident” (et donc de “dissidence) est réservé aux contestataires du régime soviétique et des ex-pays de l’est ou de Cuba. “L’analyse” et les analystes occidentaux collant aux postulats politiques de la guerre froide, le qualificatif de dissidence n’était accordé qu’à ceux qui contestent “l’ennemi” d’en face. 

Pour les Etats “amis” ou “vassaux”, la dissidence n’existe pas. Tout au plus parlera-t-on “d’opposants”, ce qui est une manière d’en neutraliser la portée, l’opposition étant, en Occident, insérée dans le fonctionnement banal du système politique.  C’est d’ailleurs, la raison qui a fait que les contestataires au Maghreb ont rapidement intégré que la défense des normes démocratiques est à géométrie variable dans les Etats occidentaux et qu’il n’y a rien à en attendre et que le combat pour les libertés démocratiques au Maghreb est solitaire, purement endogène.

De Mehdi Ben Barka à Ali Mecili

Pourtant, la manière dont les régimes au Maghreb, au-delà de leurs différences apparentes, ont traité dès les indépendances, les contestataires de l’ordre qui s’installe sur la base d’une confiscation de la volonté populaire, est d’une dureté implacable. Accusation de trahison et d’hérésie politique et élimination en Tunisie et en Algérie. Au Maroc, l’opposition est réduite à un rôle purement ornemental et quand elle devient sérieuse, elle connaît la liquidation forcée en territoire “ami” comme ce fut le cas à Paris pour Mehdi Ben Barka, en octobre 1965; sinistre prélude à l’assassinat de l’Algérien Ali Mécili en avril 1987.

Khadija Mohsen-Finan, politologue, spécialiste du Maghreb et l’historien, Pierre Vermeren, auteur de plusieurs ouvrages sur le Maghreb contemporain ont entrepris, dans “Dissidents du Maghreb depuis les indépendances” à revisiter l’histoire d’un Maghreb étouffé à l’intérieur par un unanimisme de contrainte et rendu invisible dans la littérature politique occidentale par la proximité, pour ne pas dire la vassalité, des régimes de la “périphérie” à l’égard du “centre”.

Ce retour sur l’histoire est non seulement un rétablissement des faits mais également un hommage appuyé à ceux qui, des premiers jours de l’indépendance à aujourd’hui, ont été, face à des régimes adossés à des polices politiques formées par la CIA ou par le KGB, ces “fortes têtes” qui refusent de “rentrer dans le rang”.

La liste est longue de ceux qui ont subi les foudres des groupes politiques et sociaux qui, à l’indépendance “se sont emparés de l’Etat et de ses attributs des mains du colonisateur, tout en écartant d’autres groupes, lesquels avaient généralement combattu le colonisateur à leurs côtés. C’est dans ces groupes mis à l’écart, comme les yousséfistes en Tunisie ou les partisans de Messali Hadj, d’Aït Ahmed et d’Abbas en Algérie, souvent ardemment poursuivis par les nouveaux pouvoirs, que se sont levés les premiers opposants, en dépit de leur engagement indépendantiste passé.”

D’autres contestations vont naître, celles des militants de gauche, des islamistes. En quatre décennies, rappellent les auteurs, les Etats du Maghreb central ont combattu successivement des nationalistes, des socialistes, puis des islamistes.

Des entêtés qui ont eu raison avant les autres...

Les auteurs expliquent pourquoi ils tiennent à cette notion de “dissidence” pour parler d’une réalité maghrébine plutôt que de l’expression “opposition”, trop aseptisée ou relevant institutionnellement d’un contexte totalement différent.

“Qualifier certaines formes de combat politique de dissidence, c’est selon nous leur donner une dignité, presque un supplément d’âme. En une époque où l’engagement politique est presque systématiquement associé à la corruption, au népotisme, à l’impuissance et au carriérisme, ce qui est particulièrement ressenti comme tel au Maghreb, il est important de rappeler l’existence de nobles trajectoires politiques, et d’engagements non pas désintéressés, mais déchargés des objectifs les plus matériels. Certains ont été rendus dissidents par le hasard ou la bêtise d’une répression aveugle ou bornée : «c’est le régime qui a fait de moi un dissident», nous ont souvent dit nos interlocuteurs. D’autres ont poursuivi leur idée, leur conviction, leur entêtement en ne doutant pas qu’un monde meilleur et plus juste est possible.”

C’est un demi-siècle de combats et d’engagements occultés que les auteurs traitent et sortent de l’oubli ou de l’omission volontaire. Des combats menés par des femmes et des hommes qui ont eu le plus souvent raison avant les autres et contre les autres.

Editions Belin

 

 Khadija Moshen-Finan et Pierre Vermeren`

Dissidents du Maghreb depuis les indépendances - Belin