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07/06/2019 19h:43 CET | Actualisé 10/06/2019 12h:38 CET

Un joyau de la Tunisie romaine, le superbe Capitole à trois temples de Sbeïtla...

Traduisant la grandeur de l’héritage romain en Afrique du Nord, le site archéologique de Sbeïtla (...) est une véritable merveille

Crédit photo : Vero Yama / Flickr / Licence : CC BY 2.0
Vue partielle des temples de Minerve, Jupiter et Junon composant l'imposant Capitole de Sbeïtla. L'ensemble formé par ces trois sanctuaires romains constitue le centre de gravité de la vie religieuse dans l'antique Sufetula.

Pourvue d’une densité exceptionnelle de sites archéologiques datant de diverses périodes, en particulier de l’ère romaine, marquée par la construction d’innombrables cités des plus florissantes, la Tunisie recèle d’insignes trésors de l’antiquité. Traduisant la grandeur de l’héritage romain en Afrique du Nord, le site archéologique de Sbeïtla, situé au centre-ouest du pays, dans le gouvernorat de Kasserine, distant de trente-deux kilomètres à l’est de son siège (ville de Kasserine), est une véritable merveille.  

Visible de loin et constituant la plus précieuse gemme d’un site étendu, d’une beauté éblouissante, le Capitole à trois temples ne manque guère de focaliser l’attention du visiteur par son aspect majestueux et la remarquable qualité de son architecture. 

 

Le Capitole, épicentre religieux d’une cité romaine prospère

Foyer de la civilisation carthaginoise, devenue par la suite l’une des plus importantes provinces du monde romain, au point que Carthage fut longtemps la troisième plus importante ville de l’Empire, l’actuelle Tunisie connut une urbanisation intense dès les Ier et IIe siècles de notre ère. L’antique Sufetula, opulente cité romaine fondée au Ier siècle ap. J-C, sous la dynaste des Flaviens (69-96 ap. J-C), regorge de monuments suscitant le plus vif intérêt. La prospérité de la ville, dont l’économie est basée essentiellement sur une agriculture en plein essor, provient largement de la production de l’huile d’olive.

Le centre religieux de Sufetula, véritable cœur de l’espace urbain, est matérialisé par son époustouflant Capitole. Plus prestigieux lieu de culte de la cité, ce sanctuaire, dont la majorité des archéologues s’accordent pour attribuer sa fondation à la première moitié du IIe siècle ap. J-C, n’est pas composé d’un seul temple, comme c’est habituellement le cas dans la plupart des cités romaines, mais de trois temples séparés, dédiés chacun à une divinité de la triade protectrice de Rome : Jupiter, Junon et Minerve.  

Le Capitole occupe le fond d’une vaste place, celle du Forum, dont l’entrée est magistralement marquée par l’arc de triomphe d’Antonin le Pieux, construit en 139 ap. J-C, comme l’indique sa dédicace. Malheureusement, aucune inscription ne fut trouvée dans les temples, permettant de les dater avec exactitude. Précédé de quatre marches, l’arc de triomphe se compose d’un grand arc central, en plein cintre, flanqué de deux arcs plus petits également en plein cintre. Ceux-ci sont surmontés de niches rectangulaires à fond plat, qui abritaient jadis des statues. La façade de cette sublime entrée est scandée de quatre colonnes à chapiteaux corinthiens. 

Crédit photo : Wael Frikha  / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 4.0
Vue des temples du Capitole depuis l'arc de triomphe d'Antonin le Pieux. L'édifice forme une entrée majestueuse, digne du lieu de culte le plus important et le plus prestigieux de Sufetula, cité.prospère, enrichie grâce à la production de l'huile d'olive. 

L’arc de triomphe est inclus dans un mur d’enceinte, ne dépassant pas cinquante centimètres d’épaisseur. Il encadre une aire immense qui mesure, approximativement, 70 sur 67 mètres. À l’intérieur, l’espace à ciel ouvert de la place, est, encore aujourd’hui, en grande partie dallé de plaques de calcaire larges de 75 à 80 centimètres. 

Sur trois côtés, se trouvent des colonnades qui soutenaient la toiture des portiques. On compte treize colonnes au sud-est et quinze sur les côtés latéraux. Hautes de 5,5 mètres, leurs fûts sont dotés de chapiteaux corinthiens. Les portiques, ayant six mètres de profondeur en moyenne, communiquaient autrefois avec des salles de petites dimensions, affectées à différents usages. La vaste place amplifie notablement la majesté du lieu, et procure aux temples un parvis d’une ampleur manifeste.

Crédit photo: Issam Barhoumi  / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 4.0
Vue de la vaste place qui précède les temples capitolins de Sbeïtla. Celle-ci est dallée de grandes plaques en calcaire. Sur trois de ses côtés, cet espace, aux généreuses proportions, était entouré de portiques dont une partie des colonnes subsiste. À l'instar de l'arc de triomphe d'Antonin le Pieux, cette place amplifie la majesté du lieu. 

Il n’est pas fortuit de souligner que le Capitole, fouillé depuis les années 1880, connut de notables travaux de restauration durant le premier quart du XXe siècle. Dès la période du protectorat français (1881-1956), il fut classé monument historique le 19 mars 1894. En outre, il est à relever que l’ensemble du site archéologique fit l’objet d’autres travaux de restauration pendant la première moitié des années 1960.

 
Domaine public
Illustration extraite des "Archives des missions scientifiques et littéraires", ouvrage élaboré par la Commission des missions scientifiques et littéraires (France), et publié à Paris en 1887, montrant les façades postérieures des temples du Capitole de Sbeïtla. 

Pour un monument aussi extraordinaire, il convient d’explorer ses diverses facettes architecturales et décoratives.

 

Le temple de Minerve, sanctuaire ayant l’aspect le plus attrayant 

Les trois temples se dressent sur de hauts podiums, soubassements dont l’intérieur vide, dans le cas de ce Capitole, est partiellement accessible par des ouvertures latérales. Les podiums sont séparés à la base par des couloirs débouchant vers l’extérieur du forum. Ces soubassements sont dotés d’escaliers d’une quinzaine de marches aux temples de Minerve et de Junon, tandis que le temple de Jupiter en est dépourvu, étant accessible depuis les deux autres sanctuaires. 

Temple affichant l’extérieur le plus complet, ayant en outre l’aspect le plus attrayant, celui dédié à Minerve présente un portique doté de six colonnes. Celles-ci, dont quatre rythment la façade antérieure, offrent au regard des fûts lisses et des chapiteaux de type corinthien. Elles supportent un entablement à corniche. Cette dernière est finement sculptée de denticules, de feuillages et d’oves, lesquels sont des motifs décoratifs en forme d’œuf, fréquents dans l’architecture romaine.

Crédit photo : John Miles / Getty images
Gros plan sur le portique à six colonnes corinthiennes du temple de Minerve, le sanctuaire le mieux préservé du Capitole de Sbeïtla. D'une conception harmonieuse, les quatre colonnes à fûts lisses de la façade antérieure du temple supportent un entablement à corniche. Celui-ci est surmonté d'un fronton triangulaire.

L’entablement à corniche est surmonté d’un fronton triangulaire à bordures délicatement sculptées d’oves et de denticules, de surcroît scandées de nombreuses consoles embellies d’ornements végétaux. Un raffinement particulier apparaît dans la sculpture des soffites, dessous de l’architrave, laquelle constitue la partie inférieure de l’entablement et qui repose horizontalement sur les colonnes. 

Des rinceaux enroulés avec grâce, des calices, des fleurons, des feuilles d’acanthe embellissent, magnifiquement, ces soffites. Une autre facette de ce raffinement se manifeste à travers la variété caractérisant le dessin élégant des reliefs. Ainsi, les décorations des soffites ne sont pas identiques, différant les unes des autres par quelques détails.

Crédit photo : Chris Debz / Ipernity / Licence : CC BY 3.0
Gros plan sur le gracieux décor floral et végétal de l'une des soffites du temple de Minerve. Outre la qualité de son architecture, le portique du sanctuaire se distingue également par l'élégance de ses ornementations sculptées. 

Le temple de Minerve, ainsi que les deux autres lieux de culte consacrés à Jupiter et Junon, sont tétrastyles pseudo-périptères. Il est tétrastyle car il est pourvu d’un portique à quatre colonnes au niveau de sa façade antérieure. En outre, il est pseudo-périptère car il n’est pas encadré, sur ses autres côtés, par une véritable colonnade. En effet, la façade postérieure et les deux côtés latéraux de la cella, salle abritant jadis la statue cultuelle, sont scandés de simples pilastres faiblement saillants et coiffés, à l’image des colonnes du portique, de chapiteaux corinthiens.  

Crédit photo : Kirk K / Flickr / Licence : CC BY-SA 2.0
Vue d'ensemble de l'une des deux façades latérales du temple de Minerve, qui est de type tétrastyle pseudo-périptère. Les murs appareillés sont scandés de pilastres à chapiteaux corinthiens. 

Composante principale de l’édifice religieux, la cella, de plan rectangulaire, possède des murs relativement bien appareillés, présentant des blocs taillés avec soin. La pierre de taille, celle du Capitole et d’autres monuments de la ville, est un calcaire provenant de carrières locales, situées dans les environs de Sufetula. Elle prend différentes tonalités en fonction des moments de la journée. Sa couleur ocre ne manque guère de séduire et, de temps à autre, une patine dorée semble revêtir des pierres épousant merveilleusement la lumière. Le mur du fond de la cella est percé d’une une niche cintrée en cul-de-four, qui abritait fort probablement la statue vouée au culte, qui ne nous est pas parvenue. 

Crédit photo : Dennis Jarvis / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 2.0
Vue de la niche en cul-de-four aménagée dans le mur du fond de la cella du temple de Minerve. Salle dédiée au culte, la cella présente des murs appareillés, composés de pierres taillées avec soin.

Si le temple de Minerve focalise, de prime abord, l’attention par son esthétique et le bon état général de l’édifice, les deux autres temples, en particulier celui de Jupiter, sont du plus grand intérêt.

 

Le temple de Jupiter, sanctuaire doté de la façade postérieure la plus remarquable et la mieux préservée

L’harmonie et l’élégance qui distinguent l’agencement du Capitole de Sbeïtla se trouvent rehaussées par une particularité architecturale des plus ravissantes. Tant au niveau des parties inférieures de leurs façades antérieures, que celles postérieures, les temples sont reliés par des arcs en pierres de taille, bien appareillés. Ces derniers sont de type surbaissé en avant, tandis que les arcs reliant les faces arrières sont en plein cintre.

Apparaissant de proportions identiques, les lieux de culte du Capitole diffèrent, néanmoins, par leurs dimensions. Sensiblement plus spacieux que les sanctuaires dédiés à Minerve et à Junon, le temple de Jupiter, le plus important car dédié au dieu suprême de Rome, mesure approximativement 25 mètres de longueur sur 10,8 mètres de largeur, tandis que les dimensions des deux autres temples sont de l’ordre de 23 mètres de longueur sur 8,5 mètres de largeur.   

Crédit photo : Bernard Gagnon / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 3.0
Vue d'ensemble des façades postérieures des temples de Junon, Jupiter et Minerve. Les sanctuaires, dont les façades arrières sont mieux conservées que celles antérieures, sont reliés par des arcs en plein cintre bien appareillés. Se dressant au milieu, le temple de Jupiter est le plus grand des trois édifices.

Dépourvu d’escalier, son soubassement supporte une plateforme pouvant servir de tribune. Contrairement au temple de Minerve, une seule colonne sur six du portique de sa façade antérieure se dresse encore. Deux chapiteaux sont posés directement sur deux bases moulurées. 

Par contraste, la cella est en bon état. Ouvrant par une imposante porte, surmontée par une grande ouverture cintrée, ayant la même largeur que l’entrée et servant à apporter la lumière à l’espace sacré, cette salle rectangulaire, possède des murs remarquablement appareillés. Elle présente une particularité qui la différencie des cellas des deux autres temples : le mur du fond ne comporte pas de niche. Ayant disparue depuis de longs siècles, il ne reste rien de la statue de Jupiter, à l’instar de celles représentant Minerve et Junon. 

Crédit photo : Nadhmi Kerkeni / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 3.0
Vue de la cella du temple de Jupiter depuis le seuil de son imposante porte. À la différence des cellas des deux autres temples, le mur du fond est dépourvu de niche. 

Outre l’absence de niche, une autre caractéristique distingue le temple de Jupiter, consistant dans l’ordre architectural. Au lieu de l’ordre corinthien, régnant en maître dans les deux temples plus petits, c’est l’ordre composite, mélangeant les styles ionique et corinthien, qui fut adopté pour l’édifice central du Capitole. Les chapiteaux sont sculptés de feuilles d’acanthe, de volutes saillantes, de fleurs, d’oves et de motifs en perles.

Crédit photo : Wojtek BUSS /Gamma-Rapho / Getty images
Vue de l'un des chapiteaux composites, sculptés avec soin, du temple de Jupiter. Celui-ci, à la différence des temples de Minerve et de Junon, présente l'ordre composite. La finesse de la sculpture caractérise pareillement les corniches de l'édifice. 

Au lieu des pilastres qu’affichent les deux autres temples, des demi-colonnes engagées à fûts bagués, toutes coiffées de chapiteaux composites, cadencent les côtés latéraux, ainsi que la façade arrière, du temple de Jupiter. Cette dernière, la mieux conservée et la plus admirable parmi les façades postérieures des trois sanctuaires, est rythmée de quatre demi-colonnes engagées. Elle est couronnée d’un fronton triangulaire. Les bordures de celui-ci, ainsi que la corniche moulurée sous-jacente, sont superbement sculptées de motifs variés, parmi lesquels figurent des denticules, des oves, des perles, etc. 

Crédit photo :Agnieszka Wolska / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 3.0
Gros plan sur la partie supérieure de la façade postérieure du temple de Jupiter. Scandée de quatre demi-colonnes engagées, elle est couronnée d'un fronton triangulaire remarquablement conservé. Ses bordures de même que la corniche, située en-dessous, sont soigneusement sculptées. 

Le temple de Junon, de conception similaire à celui de Minerve, est le sanctuaire le moins bien préservé du Capitole. Aucune colonne complète ne subsiste du portique de sa façade antérieure. Quelques chapiteaux sont, toutefois, posés directement sur des bases. La porte d’entrée de la cella est, pareillement, la moins bien conservée parmi les portes des trois sanctuaires, ne présentant plus de linteau. 

Cependant, la cella garde encore ses parois et une partie de ses décors, notamment des sections de corniches sculptées. Les murs de la salle, qui jadis abritait la statue cultuelle de Junon, sont, extérieurement, rythmés de pilastres à chapiteaux corinthiens. À la différence de la façade postérieure du temple de Jupiter, celle du temple de Junon n’offre plus au regard que deux fragments de son fronton triangulaire.

Crédit photo : Dennis Jarvis / Wikimedia Commons / Licence : CC BY-SA 2.0
Vue de la façade postérieure et de l'un des deux côtés latéraux de la cella du temple de Junon. Les murs, bâtis en pierres de taille, sont scandés de pilastres à chapiteaux corinthiens. Les murs latéraux sont les parties les mieux préservées du temple de Junon, qui constitue l'édifice le moins bien conservé parmi les sanctuaires du Capitole de Sbeïtla. 

Ensemble spectaculaire et à l’organisation équilibrée, le Capitole de Sbeïtla est extrêmement précieux, car il constitue, incontestablement, la meilleure illustration de ce type de complexe religieux romain qui nous soit parvenu.

 

Le plus admirable exemple d’un Capitole à trois temples séparés 

Impressionnant par ses dispositions architecturales et son ornementation, le Capitole de Sbeïtla l’est également par son état général de conservation. Réalisation magistrale de l’architecture religieuse de l’empire romain, il représente indéniablement le plus bel exemple d’un Capitole à trois temples séparés que l’on puisse voir de nos jours. Il est à signaler qu’un autre témoignage subsiste au sud de l’Espagne, dans la communauté autonome d’Andalousie.

Élevés au premier siècle de notre ère, entre 50 et 70 ap. J-C, les trois temples, dédiés à Jupiter, Junon et Minerve, du Capitole de Baelo Claudia, site archéologique situé près de la ville de Tarifa, sont tétrastyles pseudo-périptères, de même que les temples du Capitole de Sbeïtla. Comme ces derniers, ils se dressent aussi sur des podiums. Toutefois, leurs ruines sont décevantes, car, hormis les soubassements, il ne subsiste quasiment rien de leurs portiques et cellas. Seul le temple central, consacré à Jupiter, présente encore quelques bases et des sections inférieures de fûts. Ces maigres vestiges font pâle figure avec l’allure imposante qu’offrent les splendides ruines du Capitole de Sbeïtla.

Crédit photo : Carole Raddato / Flickr / Licence : CC BY-SA 2.0
Vue d'ensemble du Capitole de Baelo Claudia, qui se trouve en Andalousie. Seuls les soubassements et de très rares vestiges, au-dessus des podiums, subsistent. L'état très ruiné de ce monument offre un contraste saisissant  avec l'aspect imposant du Capitole de Sbeïtla. Le monument tunisien représente le meilleur exemple d'un Capitole à trois temples séparés. 

Magnifique et grandiose, le Capitole à trois temples de l’antique Sufetula est une œuvre qui mérite, à elle seule, le déplacement vers le site archéologique de Sbeïtla, qui, jusqu’à nos jours, ne bénéficie guère de la large notoriété qu’il mérite à juste titre. Beaucoup ignorent l’existence de ce que l’on peut considérer comme l’un des plus surprenants et des plus captivants monuments religieux romains aussi bien au Maghreb, que dans l’ensemble des pays bordant la Méditerranée. 

Pour la Tunisie, qui aspire à instaurer un tourisme culturel de très haut niveau, ce fleuron de l’architecture romaine compte, à n’en pas douter, parmi les richesses patrimoniales d’une contrée ayant grandement le potentiel de concrétiser pareille ambition.

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