LES BLOGS
28/02/2019 14h:03 CET | Actualisé 28/02/2019 14h:03 CET

Un jet de frustration devant beaucoup de grosses gueules: les Algériens auront le pouvoir à l’usure

Ramzi Boudina / Reuters

A ceux qui s’interrogent sans cesse “et maintenant ?” ou ceux, qui demandent, sournoisement, “Cela change quoi, que Bouteflika se retire ?”,  je suis tenté de leur répondre par un “edi hkaytek ou 9a***”. Mais je vais faire cet effort de répondre. Et désormais, étant certain que les RG nous connaissent, c’est-à-dire, les journalistes (lah ghaleb, j’ai encore pas mal de choses à apprendre. J’ai constaté réellement ce dont j’ai longtemps entendu parler seulement), j’ose espérer que cet écrit sera transmis à certaines têtes brûlées. Peut-être, que finalement, ils ne sont pas si malins que cela et que leur mépris est tel que leurs provocations ne sont pas préméditées mais naturelles.

Je ne vais aucunement parler à la place de 40 millions d’Algériens. Et les journalistes étrangers qui cherchent une analyse sur ce qui se passe actuellement en Algérie, cessez votre lecture ici. (Machekitch, mais au cas où vous tomberez sur cet écrit, quoi ... rakou ta3arfou). C’est, dans les meilleurs des cas, l’opinion d’un citoyen de 24 ans, ni militant ni membre d’un parti, qui a ras-le-bol de cette situation et surtout, qui en a ras-le-bol des personnes intimidées par un discours tout aussi décomposé que certains corps.

En sortant le 22 février dernier dans plusieurs wilayas du pays, puis le 24 février à Alger-Centre et quelques autres villes, puis le 26 février, les Algériens, toutes classes confondues, n’aspirent pas à “changer de président” seulement. Ils aspirent à reprendre les institutions, détournées de leur usage, des mains de personnes qui ne sont plus des “responsables” à leurs yeux, mais tout simplement des membres d’une caste de prédateurs.

Beaucoup s’interrogent, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, “et maintenant ?”. Certains le font sournoisement, comme pour répliquer à ces manifestations par un “Et alors, vous avez changé quoi ?”. Certains le font par sympathie au pouvoir. Beaucoup par peur. Peur de “revivre la décennie noire”. Vous avez beau leur crier que le contexte est différent. En vain.

“Tu sais ce que je crains ? Que le peuple se refroidisse”, me disait la dernière fois un ami, sceptique avant le 22 Février mais déterminé, après un tel moment historique, à participer à toutes les prochaines protestations pacifiques. Vendredi soir, je lui ai répondu que cette crainte était légitime. Je ne pensais pas que la marche du 22 février était “une occasion pour des voyous de se défouler”, comme osent le dire certains paternalistes. Je ne sais pas pourquoi j’ai confirmé sa crainte. “Je sais pas. Le pouvoir est malin. Peut-être que les policiers vont se mettre à réprimer violemment pour intimider une bonne fois pour toute les gens”, m’a-t-il dit.

Puis, je me suis rappelé comment les manifestants ont neutralisé les forces de l’ordre durant la marche du 22, à Alger. Pas physiquement, avec des bâtons, des boucliers ou des camions anti-émeutes. Encore moins par des bombes lacrymogènes. Mais avec un message de paix, par le refus des Algériens de céder à ce piège. Par leur conscience. Je lui ai aussi dit que des milliers sont sortis dans les autres villes. Dans certaines d’entre elles, ils étaient déjà sortis dire non au 5e mandat plusieurs fois auparavant.

“Ils ne pourront pas les réprimer. Ils ne peuvent quand même pas se mettre à les tabasser sans raison”, lui ai-je dit. Je ne cherchais pas à le rassurer. Je ne voyais réellement pas quelle serait cette “raison”, lorsque j’ai vu des citoyens Algériens, lucides et parfaitement conscients, s’asseoir en signe de paix en s’approchant des rangées de boucliers et de casques bleus ou entonner, dans une ambiance typique, “Silmiya, Silmiya”. J’en étais encore plus convaincu lorsque j’ai appris, grâce à mes confrères, comment les manifestants engueulaient les “perturbateurs” durant ces marches.  

Entre-temps, de nouvelles marches étaient programmées. “Le 24, y aura une marche de Mouwatana. Le 26, une marche des étudiants. On appelle aussi à une autre marche vendredi prochain et à une grève, tout de suite après”. Mon ami était finalement rassuré. “Les Algériens ne vont pas abandonner. Mais bessah doula wa3ra...”.

Hier, cet ami a, à la limite, pété un plomb. “Bouhadja a retiré les formulaires ? C’est officiel sahbi. C’est le plan B du pouvoir. Ils vont retarder les élections, déclarer Bouteflika inapte et nommer Bouhadja”, affirme-t-il. Bien que Saïd Bouhadja n’a que 48H pour rassembler 60.000 parrainages. Bien que le pouvoir, quand ses hommes souhaitent frauder, ne le font pas d’une manière aussi flagrante.

Ce que mon ami craignait le plus, ce ne sont aucunement les tentatives du pouvoir de se maintenir et ses plans A, B, C, D ou E. Ce qu’il craint, c’est que le peuple, en voyant Bouhadja remplacer Bouteflika, se dise “c’est bon. Mission accomplie”. “Personne ne connaît ce Bouhadja, ils se diront qu’il ne s’agit pas de Bouteflika, c’est gagné”, estime-t-il. C’est contradictoire. Comment va-t-il ramasser 60.000 signatures si personne ne le connaît ?

Est-ce vrai ? Je ne pourrais pas commenter cette hypothèse. Je ne suis pas politologue/politicien. Ma question est: est-ce que les Algériens seront réellement refroidis en cas de putsch ? Personnellement, j’en doute. Mon sentiment ? Les Algériens sont déterminés à aller jusqu’au bout. Ils en ont les ressources: des contestations paisibles et le temps. Le temps joue à leur faveur. Les Algériens auront ce pouvoir ... à l’usure.

Hier, une conversation téléphonique, celle, selon plusieurs personnes, de Abdelmalak Sellal et Ali Haddad, évoque “des armes” pour “intimider” les gens. Les armes contre qui ?

Beaucoup, sur les réseaux sociaux, ont vite pensé à 1992. “Ils vont déclarer l’état d’urgence et mobiliser des soldats en bas de chez nous”. En 1992, je n’étais pas encore né. Je sais néanmoins que les militaires avaient un ennemi potentiel, armé, capable à tout moment de les attaquer. Je ne justifie rien. Contre qui, en 2019, des soldats, des gendarmes ou des forces de l’ordre vont-ils tirer, avec des balles réelles ?

Des manifestants tenant une pancarte, assis par-terre et offrant du vinaigre aux forces de l’ordre étouffés par les bombes lacrymogènes ? Je ne sous-estime pas la fourberie et la bêtise des dirigeants. Ils pourront peut-être donner l’ordre de tirer, voire de tuer. Mais est-ce que tous les éléments de la sécurité obéiront, face à des citoyens désarmés ?

C’est la première contestation populaire que je vis, du haut de mes 24 ans. Je ne compte pas les sorties de 2011. Et j’ai la chance d’assister à des performances civilisées, paisibles dans une ambiance typiquement algérienne. De quoi me tenter de cesser ma couverture et rejoindre les rangs des manifestants. Mon ami estime que “tekhla3t” devant une foule, qui n’est rien comparée à 40 millions d’Algériens. Lui n’y était pas, le 22, le 24, le 26 février. N’a pas assisté à la lucidité de ce “peu” d’Algériens qui sont sortis, pour reprendre ses termes et lui faire plaisir, quitte à renforcer la propagande du pouvoir.

Celui-ci peut forcer Bouteflika. Je crois personnellement que c’est le plan A et l’unique plan du pouvoir. Pourquoi ? Parce qu’ils ont tellement méprisé le peuple qu’ils ne s’attendaient pas à ce qu’il refuse le 5e mandat. Ils ont cru qu’ils avaient enterré tout un peuple. Et ils se sont trompés.

Ils pourront toujours trouver une alternative ? J’en doute pas. J’imagine qu’un “État” a les ressources, surtout quand ceux qui le dirigent n’ont aucune honte, aucun scrupule. Mais ils ne pourront pas vaincre les Algériens.

Ils veulent retarder les élections ? Qu’ils le fassent. Ils veulent placer un des leurs à la place de Abdelaziz Bouteflika ? Allez-y. Les Algériens ont tout leur temps. Ils ne doivent cesser leurs contestations pacifiques jusqu’à ce que les institutions soient libérées de ce pouvoir. Chaque vendredi, chaque semaine, comme une promenade hebdomadaire. Les Algériens auront le dessus ... à l’usure.