MAROC
14/02/2019 10h:09 CET | Actualisé 14/02/2019 12h:11 CET

Un géologue d'origine marocaine a participé à une découverte scientifique exceptionnelle

Le début de la vie sur Terre.

D.R.
Abderrazak El Albani est à l'origine d'une découverte qui modifie des connaissances scientifiques acquises depuis de nombreuses années.

SCIENCES - Le 11 février, la revue scientifique américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) a partagé une nouvelle étude menée par une trentaine de chercheurs au Gabon. Parmi eux, le géologue et professeur à l’université de Poitiers (centre-ouest de la France), Abderrazak El Albani, d’origine marocaine. Il est à l’origine des recherches qui ont mené à une découverte scientifique sans précédent. Il y a 2,1 milliards d’années, des organismes vivants bougeaient sur la Terre: ce sont les premières traces du vivant sur notre planète. Le HuffPost Maroc l’a interrogé.

Les recherches se sont déroulées en plusieurs étapes et différentes publications. En 2008, Abderrazak El Albani se rend au Gabon pour étudier des roches anciennes datant de 2,1 milliards d’années. Pour situer cette période, le géologue rappelle la date de naissance de la Terre: elle a 4,6 milliards d’années. Les roches étudiées se situent donc à peu près à la moitié du temps écoulé entre la naissance de notre planète et aujourd’hui. 

Par hasard, ils découvrent des fossiles

“Je me suis rendu au Gabon pour essayer de comprendre, à travers l’étude des roches, comment étaient les environnements de notre planète à cette époque, nous explique Abderrazak El Albani. Le métier de géologue est d’étudier une roche. C’est comme une boîte noire d’avion: elle continent toutes les informations qu’elle a vécues, quel que soit son âge. Mon objectif, au départ, était donc simplement celui de faire mon travail. Jusqu’à ce que l’on tombe sur des formes dans des fossiles qui étaient étonnantes”. 

Après quelques recherches, le géologue se rend compte que ces fossiles sont intéressants. Il monte une équipe internationale, composée d’une trentaine de chercheurs et 16 institutions nationales et internationales qu’il coordonne pour les étudier. Et la découverte est déjà de taille: les chercheurs sont tombés sur des formes de vies complexes multicellulaires. C’est-à-dire des organismes composés de plusieurs cellules qui sont arrivés avant les formes de vie que nous connaissions jusqu’alors. 

“Depuis 200 ans, ce qu’on a appris sur la vie sur Terre c’est que les premières traces de vies multicellulaires d’organismes complexes datent de 580-570 millions d’années. Il y a donc 1,5 milliard d’années de différence entre ce que l’on savait et ces fossiles que l’on a découverts. On a remonté le curseur de l’émergence de la naissance de vie complexe”, raconte Abderrazak El Albani. La seule forme de vie aussi vieille qui était alors connue était celle des organismes unicellulaires, comme les bactéries, apparus sur Terre il y a 3,5 milliards d’années. 

Ces organismes ont disparu au cours des années

Leur découverte est publiée dans la prestigieuse revue scientifique Nature, bousculant déjà les connaissances scientifiques. 4 ans plus tard, ces fossiles leur apprennent de nouvelles choses. “On a démontré qu’à l’époque, une biodiversité a vécu dans un écosystème marin et la survie et le développement de cette biodiversité est due à l’histoire de l’oxygène sur Terre”, explique le géologue.

Dans la vaste histoire de la planète qui se compte donc en milliards d’années, il n’y a pas toujours eu de l’oxygène comme, par exemple, entre 4,6 millions d’années et 2,3 millions d’années. “C’est à partir de 2,3 millions d’années quand la Terre va sortir d’une grosse glaciation, que l’oxygène va arriver, raconte Abderrazak El Albani. Elle augmente alors de manière très significative au point où la vie va réagir et les cellules vont se transformer”.  Et quand le milieu change, la vie s’éteint: c’est ce qu’on appelle une crise biologique. C’est ce qui est arrivé aux dinosaures.

Et c’est également ce qui est arrivé à ces organismes multicellulaires, premiers organismes vivants sur Terre. “L’oxygène a baissé vers 1,9 milliards d’années et ils ont disparu. 1 milliard d’années plu tard, l’oxygène est revenu et d’autres formes de vie plus complexes et plus organisées sont apparues”. Ce constat ne remet pas en cause la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces mais la complète. “Darwin a basé sa théorie sur 20% de ce qui a été fait depuis la naissance de la Terre”, précise Abderrazak El Albani.

Ces organismes étaient en mouvement

Leur dernière publication, dans l’une des trois meilleures revues au monde, a dévoilé de nouveaux secrets. “Nous avons trouvé des traces de mouvement. Des trous qui ont été faits par des organismes vivants, qui ont bougé au moment de la sédimentation dans l’eau de mer à l’époque. Ils ont traversé les couches de manière sinueuse horizontale ou même verticale et oblique”, explique le professeur qui, pour donner une idée, prend l’exemple du ver de terre qui se déplace sur les roches et y laisse des traces.

“Nous avons étudié ces roches sous toutes les coutures parce que ce n’est pas une mince affaire de dire qu’il n’y avait pas seulement de la biodiversité mais aussi du mouvement”, souligne le scientifique. Selon un communiqué du Centre national de la recherche scientifique, ces organismes “qui formaient une sorte de limace” se seraient peut-être déplacés ”à la recherche d’éléments nutritifs et du dioxygène”, d’un “environnement plus favorable”. 

“Les premières traces de mouvement connues avant cette découverte datent de 570 millions d’années. Ceux que l’on vient d’étudier, 2,1 milliard d’années”, ajoute Abderrazak El Albani. Une nouvelle fois, le curseur de l’émergence de la vie recule de 1,5 milliard d’années.

Fossiles
Abderrazak El Albani

Pour résumer, ces recherches ont permis la découverte de l’évolution graduelle des organismes vivants. Elle a également révélé que l’existence d’organismes multicellulaires en mouvement datait de plus de 1,5 milliard d’années avant ce qui était écrit dans les livres.

“Cette histoire montre que l’histoire de la vie n’a pour le moment pas été décrite dans sa globalité. On a eu beaucoup d’informations jusqu’à 540-550 millions d’années, alors qu’on en savait très peu sur toute la partie la plus ancienne”, souligne Abderrazak El Albani qui a été soutenu par la région Nouvelle Aquitaine, le gouvernement gabonais, l’ambassade de France au Gabon et le CNRS tout au long de ces recherches.

Le géologue compte faire découvrir ces recherches au plus grand nombre. Il est en train de créer un musée virtuel en ligne qui sera accessible à tout le monde, gratuitement. Les fossiles y seront rassemblés d’ici les mois de septembre-octobre et mettront en valeur le potentiel naturel gabonais. Au total, depuis 2010, ce sont 500 spécimens qui y ont été étudiés. Les prochaines découvertes scientifiques nous emmèneront dans un autre pays, souligne Abderrazak El Albani. 

Abderrazak El Albani est né à Marrakech où il est resté jusqu’à l’obtention de sa licence. Il termine ses études à Lille, dans le nord de la France et part en Allemagne pour son post-doctorat. Aujourd’hui, il est professeur à l’université de Poitiers.