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05/11/2014 13h:09 CET | Actualisé 09/02/2015 08h:38 CET

Un coeur marocain

MAROCANITÉ - Vol AF1897. Air France. Casablanca-Paris. Un bébé hurle et met des coups de pied dans mon siège, mon voisin m'adresse un sourire en coin plein de compassion. "Bon courage! J'espère qu'au moins, tu as passé de bonnes vacances au Maroc!". En fait, je pars en vacances à Paris, je vis au Maroc.

MAROCANITÉ - Vol AF1897. Air France. Casablanca-Paris. Un bébé hurle et met des coups de pied dans mon siège, mon voisin m'adresse un sourire en coin plein de compassion. "Bon courage! J'espère qu'au moins, tu as passé de bonnes vacances au Maroc!". En fait, je pars en vacances à Paris, je vis au Maroc.

"Ah bon? Depuis quand?". Depuis toujours, depuis la naissance, mais j'ai fait mes études en France et j'y retourne de temps en temps. "Ah j'ai cru que tu étais française mais tu es marocaine en fait!". Question ou affirmation, j'ai toujours pris cette réaction récurrente comme un compliment, un accueil chaleureux.

Oui je suis marocaine. Enfin ma famille est française, implantée au Maroc depuis le Protectorat, depuis 1912. Non, je n'ai pas la nationalité marocaine. Regard stupéfait de mon jeune interlocuteur casablancais, Mouad, à peu près mon âge, 25 ans, installé à Paris depuis quelques années pour ses études. Je lui explique que le Maroc n'est pas régi par le droit du sol, donc celui qui naît au Maroc n'est pas nécessairement marocain. Ça vaut aussi pour les étrangers implantés depuis quatre générations.

"C'est le droit de quoi alors? Du sang?". Tout ce que je sais, c'est que les lois sont plus souples pour l'accès à la nationalité marocaine depuis quelques années, et j'ai suivi cette réforme de très près. "Tu la demanderais?", dit-il sur un ton plaisantin, comme s'il était sûr de ma réponse négative. Et pourquoi pas? "Mais pourquoi faire? Moi j'aimerais bien vivre en France, et si je dois rentrer au Maroc, ce ne sera qu'une fois ma nationalité française en poche". Une évidence pour quiconque ne veut pas être astreint à résidence, emprisonné dans ses frontières.

Moi c'est un peu là que se situe mon identité, à la frontière, dans cet avion, dans ces aéroports où je me sens bien, où personne n'est étranger. "Marocaine" en France, "Française" au Maroc, exotique partout. Je vis avec ce sentiment d'extranéité qui me suit comme une ombre au tableau de ce que je considère comme une richesse identitaire.

Je suis Marocaine de cœur et Française sur le papier, toujours prise pour une touriste dans mon propre pays. "Gaouria", "nsranya", "za3ra" me renvoient comme un miroir ma différence à longueur de journée, tandis que je fais mine de ne pas comprendre. Accéder à la nationalité marocaine assoirait mon ambivalence, saluerait mon héritage culturel.

Je suis née à Salé, mes grands-parents aussi, mon père est R'bati et ma mère Tiznitya de naissance. On est aujourd'hui installés à Rabat. Vivre en France ? De génération en génération, ça ne nous a jamais traversé l'esprit. Et puis c'est loin, la France. C'est l'étranger. Ma famille, comme beaucoup d'autres restées au Maroc après la fin du Protectorat, a été affublée de divers noms au fil du temps, comme pour tenter de cadrer une identité vague... et changeante.

De 1912 à 1956, nous étions des "bâtisseurs", puis des "colons" avec plus de recul, et enfin des "pieds-noirs du Maroc", pour ne pas confondre avec ceux d'Algérie. Certains utilisent même "troncs de figuier" pour nous désigner. "Moi aussi, ma famille est au Maroc, c'est d'ailleurs tout ce qui m'y rattache. Mais pourquoi tu aimes vivre là-bas?" Parce que c'est mon pays, même si je dois renouveler ma carte de résidence tous les dix ans. Mes racines sont ici, même si j'ai grandi avec le doute du départ. Peut-être parce que mes ancêtres l'ont vécu, ce doute, en assistant à l'exil des Français d'Algérie, ou à la fin du Protectorat en 1956 lorsque la question du départ s'est posée, ou lors de la marocanisation en 1973 lorsqu'elle ne se posait plus.

Mon père m'a transmis cette idée à son tour, lui qui a pourtant passé toute sa vie au Maroc. J'entends encore son refrain: "Tu es invitée dans ce pays, tant qu'on te donne la chance d'y vivre, tu respectes. Ton avenir n'est pas ici". Voilà mon héritage colonial: le sentiment d'un exil possible.

C'est d'ailleurs tout ce que je perçois dans les œuvres des orientalistes. Cette façon de figer une lumière fugitive en peinture devait être animée par ce même sentiment. Le départ. J'ai toujours cette curieuse - et un peu ridicule - mélancolie en héritage psychologique, comme quand tu regardes un paysage tellement beau qu'il te rend un peu triste, tu vois? Peut-être que c'est ça, le sentiment du pied-noir.

"Et tu travailles dans quel domaine?". Dans le culturel. Je vivote de ce métier. "A Rabat, il n'y a que le Ministère de la culture, non?" Pas que, mais de toute façon, je ne suis pas Marocaine et ne peux donc prétendre à des postes dans le public, à moins de me positionner en consultante externe. Je n'ai pratiquement jamais été déclarée au Maroc, n'ayant travaillé que pour des entreprises marocaines.

Du coup, je suis toujours "sans profession" sur ma carte de résidence, que je renouvelle tous les dix ans au motif de "rapprochement familial". Car pour prétendre à un CDI dans une entreprise locale, mes employeurs doivent justifier que je ne prends pas la place d'un Marocain. Je trouve ce système légitime au Maroc alors que je suis révoltée lorsque des amis marocains souffrent de discrimination en France. Étrange. Au fait, je ne vote pas au Maroc, pas invitée au jeu politique, ni en France car je ne me sens pas concernée. Regard troublé de mon voisin. "Ça te fait pas mal de raisons en plus pour demander la nationalité alors..."

Nous allons procéder à l'atterrissage à Paris Charles de Gaulle, veuillez vérifier que vos ceintures sont bien attachées

Mon voisin lève son fond de gobelet avant de rejoindre un de nos territoires, où nous oublierons cette conversation de l'entre-deux, facilitée par le confort du non-lieu. A nos quêtes d'identités contraires, pour ne pas dire contrariées. Bon vent Mouad!

Galerie photo Tu sais que tu es Marocain quand... Voyez les images
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