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31/05/2018 13h:39 CET | Actualisé 31/05/2018 13h:39 CET

Un an de crise du Golfe : Le cas d'école de la résilience du Qatar

Il faut bien comprendre que bon nombre de ses actions se font bien avec le soutien des USA, de l’Europe, et des Nations-Unies en priorité

AFP Contributor via Getty Images

Le Conseil de Coopération des Pays du Golfe fait face à la plus grave crise diplomatique de son histoire depuis 1981. Car elle vient d’entériner politiquement la division au sein de ses membres pour longtemps. En décrétant le blocus contre le Qatar le 5 juin 2017, le Quartet incluant les Emirats-Arabes-Unis, le Bahreïn, L’Egypte et mené par l’Arabie Saoudite a isolé provisoirement Doha du reste du monde. Le Quartet espérait en avoir fini de l’encombrant voisin. L’accuser de financer le terrorisme était la stratégie la plus adéquate dans le contexte actuel.

En plein mois de ramadan, et avec l’effet de surprise probablement escompté par Ryad et Abu Dhabi, le Qatar a vécu la première semaine de blocus très difficilement. En quelques jours, l’Emir Tamim Al Thani a tout fait avant tout pour rassurer les citoyens qataris et les expatriés, mais aussi les entreprises et les hommes d’affaires du pays afin d’éviter un vent de panique. Dans ce genre de situations, c’est toujours la peur qui accélère la crise, légitime ou pas.

En moins d’un demi-siècle, le micro-État s’est hissé au rang de pays le plus riche du monde, avec un PIB d’environ 125 000 dollars par habitant. Doha a depuis vingt ans fait le choix de la diversification de son économie longtemps basée sur le pétrole et le gaz, pour assurer un avenir radieux aux générations futures. C’est ce pouvoir de surpassement qui lui a permis de rapidement trouver des solutions à l’embargo décrété par l’Arabie Saoudite et les Emirats-Arabes-Unis en tête : pallier au manque de produits importés par ces derniers et se prémunir de tout risque de pénurie dans un pays où les citoyens et résidents n’ont pas l’habitude de manquer. Comment survivre lorsque la seule frontière terrestre dont on dispose est justement avec l’Arabie Saoudite? Comment dans un mouchoir de poche géopolitique maintenir le trafic aérien quand désormais l’espace aérien de ses voisins lui est interdit? Comment réunir des familles mixtes divisées par le blocus? Comment répondre aux 13 exigences imposées par le Quartet, contestées par les Nations-Unies et tout simplement destinées à ôter toute souveraineté au pays, lui qui tient plus que tout à son indépendance? Comment poursuivre la préparation de la Coupe du Monde de 2022? En un an, Doha a trouvé bon nombre de réponses à ces questions pendant que ses voisins ont multiplié les erreurs: fake news en cascade pour “basher” le Qatar à commencer par le hacking de l’agence de presse qatarie attribuant à l’Emir des propos susceptibles de déclencher l’ire de Ryad, port de Dubaï affecté puisqu’une partie de son commerce était à destination du Qatar, économie saoudienne et émiratie touchée également par le blocus, changements sociaux et politiques tous azimuts en Arabie Saoudite qui génèrent de l’instabilité, guerre sans issue contre le Yémen et qui coûte très cher à Ryad.

Le premier indice de crise effective dans un pays est le manque de liquidités de son système bancaire. Sur cet aspect financier, le Qatar a dû rebondir les premiers jours suivant l’annonce de l’Arabie Saoudite et des Emirats. Si les ressortissants de ces pays ont pour une grande partie suivi les injonctions de leurs dirigeants et retiré leurs liquidités, globalement cela n’a pas été contagieux pour les autres clients internationaux. Ainsi, le système financier n’a pas été déstabilisé. Il est vrai que le fonds souverain du Qatar de 100 milliards de dollars d’actifs y est pour beaucoup.

La crise n’a pas été que économique ou financière. Elle reste avant tout pour les Qataris une grave crise sociale et de l’ordre de l’émotionnel. Au déclenchement du blocus, beaucoup de familles dont certains membres travaillaient en Arabie Saoudite, aux EAU, à Bahreïn ou en Egypte se sont retrouvées divisées du jour au lendemain. Il y a aussi beaucoup de familles par alliance entre ces petits pays: 75% des Qataris ont un proche de la famille originaire d’un des pays responsables du blocus. Puis, de nombreux étudiants également se sont retrouvés dans des situations extrêmement délicates, expulsés du jour au lendemain d’Arabie Saoudite ou des Emirats. Ensuite, nombre de Qataris qui étaient à la Mecque au déclenchement de la crise ont aussi été ont été expulsés du jour au lendemain. Dernier point et qui est une des obsessions de Ryad: Al Jazeera. Que dire des interdictions pour des chroniqueurs historiques d’Al Jazeera se rendant sur les plateaux de la télévision la plus influente du monde arabe et qui du jour au lendemain ont été interdits de le faire? Aujourd’hui, Al Arabya, la chaîne concurrente saoudienne, a perdu tout crédit en relayant les fake news attribuant à l’Emir du Qatar de faux propos sur la situation régionale et qui étaient à l’origine du déclenchement de la crise. Que dire de l’exigence du Qartet de vouloir purement et simplement la fermer, car la trouvant manifestement trop pluraliste pour ses propres intérêts? A peine la crise déclenchée, le Qatar a essayé d’engager le dialogue et de négocier avec ses anciens alliés. S’en référant rapidement aux Conseil des Droits de l’Homme des Nations-Unies, à l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale, Doha s’est rapidement organisée, avec une armée d’avocats et de conseiller juridiques pour contester, et exiger la liberté de circulation, de transport, d’éducation, de culte, au nom de sa souveraineté bafouée.

Aujourd’hui, lorsque l’on se promène dans les rues de Doha, un an après le début de la crise, rien n’y paraît. Que ce soit dans les rues ou sur les chantiers des immeubles en construction à West Bay et sur la Corniche, les affaires tournent. Le nouveau musée national du Qatar par Jean Nouvel ouvrira bien ses portes en janvier 2018 ; le souk Wakif épicentre social de la ville ne désemplit pas de la soirée ; les hôtels prestigieux qui accueillent de nombreux touristes même pendant le ramadan tournent ; le nouvel aéroport Hamad International qui joue plus que jamais son rôle de hub régional disputé avec Abu Dhabi et Dubaï tourne à plein régime ; Qatar Airways a annoncé des commandes record d’avions Airbus et Boeing en décembre 2017. Les préparatifs de la coupe du monde de football de 2022, la première qui se tiendra dans le monde arabe, se poursuivent et les 7 stades en construction respectent à la lettre le timing prévu. On ne ressent guère les effets de l’embargo en visitant Doha. Ce n’est pas non plus un pays en état de siège auquel on fait face, ni un pays qui apparaît au bord du gouffre. Non c’est un pays résilient. Un autre exemple: sur le plan de la jeunesse, cheval de bataille de Cheikha Moza, la Qatar Fondation, fer de lance de la promotion de l’éducation qatarie, continue à développer ses projets de par le monde et grâce au programme “Education above all” alphabétise et scolarise des enfants qui ne l’auraient jamais été dans leur propre pays. L’ONG Silatech a promis 1 millions d’emplois pour les jeunes du monde arabe pour 2020: en mai 2017, elle annonçait la création de 200.000 postes pour des jeunes uniquement au Maroc[1].

Quant à la lutte contre le terrorisme finalement, le Qatar ne se repose pas sur ses lauriers. Il faut aller bien plus loin pour comprendre que les accusations de l’Arabie Saoudite paraissent peu fondées. Et précisément, lorsque le Qatar, avec le Pérou, le Ghana et la Slovaquie, a été élu membre non permanent du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, le 1er janvier 2006 pour deux ans. Depuis que Doha a pu bénéficier de cette expérience unique, elle a participé à l’élaboration d’un certain nombre de résolutions qui concernait aussi bien la guerre des 33 jours au Liban en 2006 que la guerre d’Israël contre Gaza en 2008. Pour Mutlaq Al Qahtani, envoyé spécial du Ministre des Affaires étrangères qatari pour la Résolution des Conflits et pour le contre-terrorisme, “Avec les Printemps arabes, notre position était très claire : soutenir les souhaits des gens qui défendaient la démocratisation de la Tunisie à l’Egypte. Cela a déplu à nos voisins saoudiens, émiratis et bahreïnis et c’est pour cela qu’ils ont bloqué les processus révolutionnaires pour maintenir leur pouvoir. Aujourd’hui, s’ils ont cherché à nous bloquer nous, c’est pour essayer d’en finir de la liberté de ton du Qatar. Mais nous sommes souverains, et suivrons toujours le cadre des Nations Unies pour notre action. Mon rôle d’envoyé spécial du Ministre des Affaires étrangères pour le contre-terrorisme est unique dans tout le Moyen-Orient et je le dis d’autant plus facilement, que malgré les tensions, nous avons toujours joué un rôle important dans la réflexion autour de la lutte contre le terrorisme chez nous et auprès des Nations-Unies”[2].

Le Qatar tient à un principe du droit international parmi d’autres: la défense de la responsabilité de protéger. L’envoyé spécial du Ministre des Affaires étrangères est clair et se plie au droit international: “Nous sommes prêts à mener en temps voulu une action collective résolue, par l’entremise du Conseil de sécurité, conformément à la Charte, notamment son Chapitre VII, au cas par cas et en coopération, le cas échéant, avec les organisations régionales compétentes, lorsque ces moyens pacifiques se révèlent inadéquats et que les autorités nationales n’assurent manifestement pas la protection de leurs populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité”. Pour ce faire, Doha a notamment créé un fonds d’action: le GCERF (Global Committee Engagement and Resilience Fund) basé à Genève et qui est en charge de nombreux projets dans le monde depuis le Kosovo, le Myanmar, la Tunisie, la Somalie, l’Afghanistan, les Philippines notamment, dans des zones où les conflits et les tensions et actes terroristes sont un danger pour la sécurité globale.

Si Doha, à son habitude, mène depuis plusieurs années, mène une politique diplomatique très importante qui peut paraître à la fois arrogante, voire prétentieuse de la part d’un si petit pays pour ses détracteurs, il faut bien comprendre que bon nombre de ses actions se font bien avec le soutien des USA, de l’Europe, et des Nations-Unies en priorité : ainsi Doha a accueilli le 7ème meeting du “National R2P Focal Points” les 24 et 25 avril 2017 consacré justement à la responsabilité de protéger.

Malgré l’opération inédite de déstabilisation qu’a connu l’émirat du Qatar, il est toujours debout plusieurs mois après et semble même avoir tout gagné : la campagne politique, médiatique et économique. Mais la désunion au sein du Golfe ne pourra pas durer. Elle ne fait qu’affaiblir le CCG alors qu’il peut être un puissant levier de stabilité et de sécurité pour la région et le seul en réalité. En attendant, non seulement, il a résisté au blocus par ses réserves et le soutien de ses alliés de circonstances que sont l’Iran et la Turquie, mais il a démonté la manipulation politique orchestrée par l’Arabie Saoudite et les Emirats, tout comme les mensonges proférés à son encontre. Ainsi, les dernières révélations du New-York Times[3] sur l’instrumentalisation de l’entourage du candidat Donald Trump par Ryad et Abu Dhabi en lui proposant un “coup de pouce” pour l’élection, mais également sur le sombre business de son gendre et conseiller spécial Jared Kuchner qui fâché parce qu’il se serait vu refuser un prêt par le Ministre de l’Economie du Qatar pour un de ses immeubles, gouffre financier, sur la 5e avenue à New-York, aurait fait pression sur son père pour isoler le Qatar, ne démontreront pas le contraire. C’est Meshaal Al Thani, l’ambassadeur du Qatar aux Etats-Unis, qui est notamment à l’origine de ses révélations.

C’était aussi sans compter sur la capacité d’adaptation et la “résilience” dont les Qataris font preuve depuis 1971, année d’indépendance du pays et qui, suite aux accusations de l’Arabie Saoudite et des Emirats-Arabes-Unis, ont largement joué en faveur du pays. Au fonds, Ryad n’a peut-être tout simplement jamais digéré que cette ancienne colonie britannique ait échappé à sa zone d’influence: “Depuis le début de la crise, jamais nous n’avons eu autant de soutiens et d’alliés et ce du monde entier. De plus, notre économie a gagné en qualité, ne serait-ce qu’avec l’importation dans le pays de bon nombre de denrées de bien meilleure qualité que celle que nous exportaient nos voisins. La crise en réalité a eu beaucoup de bon, même si elle nous coûte encore cher. Elle nous a poussé à nous surpasser plus que jamais” [4] précise Lulwah Al Khater, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères qatari.

 

[1] http://lavieeco.com/news/la-vie-eco-carrieres/microsoft-maroc-et-silatech-soutiennent-lemployabilite-des-jeunes-a-travers-linitiative-ta3mal.html

[2] Entretien réalisé en mai 2018.

[3] https://www.nytimes.com/aponline/2018/05/21/us/politics/ap-us-trump-pay-to-play.html

[4] Interview réalisée en mai 2018.

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