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13/06/2018 14h:55 CET | Actualisé 13/06/2018 14h:55 CET

Tunisie : réformer la loi électorale pour éviter l’alternative Démocratie - État

"Le statu-quo actuel sclérose l’Etat en affaiblissant le gouvernement. Les vrais décideurs auront toujours intérêt à nommer à la tête des gouvernements des poids légers politiques et le cas échéant de couper net toute ascension d’un chef de Gouvernement prometteur"

Zoubeir Souissi / Reuters

En ce début d’été, la Tunisie vivote entre frilosité politique et difficultés économiques. L’action gouvernementale est affaiblie par les multiples vrais décideurs aux objectifs divergents. La jeune démocratie rime de plus en plus avec Etat faible et Gouvernement inefficient.

Le pays a besoin de réformes politiques urgentes permettant aux prochaines élections législatives de le doter d’un pouvoir politique plus efficace, plus fort et plus cohérent.

S’il est tôt de toucher à la Constitution de 2014, la loi électorale actuelle (loi organique n° 2014-16 du 26 mai 2014) doit obligatoirement être retouchée, sans quoi, le pays sera condamné à errer longtemps dans les méandres d’exécutifs bicéphales inefficients ne pouvant jamais disposer de majorités parlementaires claires et cohérentes.

Le 20 mars dernier le président de la République a évoqué la nécessité de réviser le système électoral actuel, un groupe de travail a même été lancé. On attend la suite de cette initiative.

Au bout de deux mandats l’actuel système électoral législatif a largement démontré ses limites. L’exécutif souffre d’une absence structurelle de majorité parlementaire forte. Le pays n’est gouvernable qu’au prix de nombreuses contorsions et contournements constitutionnels ayant permis d’éviter (à quel prix !) le blocage institutionnel. Peut-on encore continuer longtemps avec un pouvoir aussi diffus, un parlement aussi peu efficace, une coalition au pouvoir aussi hétéroclite et des partis politiques aussi faibles ?

Nos problèmes économiques et sociaux résultent directement des aberrations politiques induites par un système électoral avec représentation proportionnelle aux plus forts restes diluant responsabilités et pouvoirs.

La loi électorale proportionnelle actuelle, sans une correction par une prime à la majorité (voir les propositions du Pr Rafaa Ben Achour, Leaders 21.4.2018), empêche l’émergence d’une majorité forte et par conséquent toute alternance. Si on rajoute le lien quasi inexistant entre élus et électeurs (qui votent sur des listes entières) et le fréquent butinement des élus entre les divers groupes parlementaires… Vivement la démocratie.

En l’absence d’une majorité parlementaire claire et stable dirigée par un vrai chef politique à la tête du Gouvernement, l’exécutif est faible et l’Assemblée des Représentants du Peuple paralysée. Elle freine toute réforme, ralentit les initiatives gouvernementales, asphyxie l’Etat et décrédibilise nos institutions.

La proportionnelle a permis de rompre avec l’hégémonie d’un seul parti mais a énormément dilué le pouvoir, affaibli l’exécutif, le législatif et l’Etat. Il est temps de passer à une proportionnelle corrigée et de réfléchir aux garde-fous empêchant le retour à la case autoritaire.

L’expérience démocratique tunisienne pourra difficilement survivre à un autre quinquennat avec ce pouvoir politique partitocrato-patriarcal difforme. Pouvoir ayant récemment mené l’hétérodoxie politique au point de solliciter syndicats, associations patronales et même féminines pour décider du sort du gouvernement, de ses prérogatives et de ses futurs choix stratégiques… On imagine les répercussions sur l’autorité, la légitimité, l’efficience et les décisions des prochains gouvernements…

La Révolution-Démocratie tunisienne attend encore ses pères fondateurs. Des leaders autrement plus éclairés et visionnaires que les politiciens qu’on nous a servis jusque là. Des leaders qui accepteraient d’assumer leurs responsabilités, de mettre vraiment les mains dans la pâte de l’action gouvernementale et ne plus se contenter de régner sans gouverner.

La classe politique actuelle comporte surement des projets de leaders charismatiques, de fins stratèges et de réformistes courageux. Le fonctionnement actuel des partis politiques, notre loi électorale, nos schémas de pensée culturels, le paysage médiatique permettent-ils leurs éclosions ?

Après Carthage 1 et 2, n’est-il pas temps d’envisager une commission de sauvegarde des acquis démocratiques, où une panoplie de politologues, constitutionnalistes et intellectuels plancheraient sur les indispensables réformes politiques permettant de rectifier le tir et sauver cette prometteuse mais fragile expérience tunisienne.

L’objectif prioritaire aujourd’hui est de doter le pays de pouvoirs politiques beaucoup plus efficaces à même d’initier et réussir les grands chantiers. Au-delà du problème court-termiste du remaniement gouvernemental, l’urgence est plutôt au lancement du projet de réformes essentiellement politiques qui doivent être réfléchies, débattues et votées avant les prochaines législatives.

Le statu-quo actuel sclérose l’Etat en affaiblissant le gouvernement. Les vrais décideurs auront toujours intérêt à nommer à la tête des gouvernements des poids légers politiques et le cas échéant de couper net toute ascension d’un chef de Gouvernement prometteur. Le statu-quo sera maintenu tant que les partis de la majorité pourront profiter des avantages du pouvoir sans en assumer pleinement les responsabilités politiques. Seule une réforme de la loi électorale pourrait changer la donne.

En n’apportant pas les indispensables retouches à notre loi électorale, en ne profitant pas des prochaines législatives pour doter le chef de l’exécutif de plus de leviers politiques, on risquera d’accentuer nos difficultés socio-économiques et discréditer, voire arrêter, cette transition démocratique.

On augmentera ainsi le désintérêt des citoyens pour l’action politique, on perdra pour longtemps leur foi en un meilleur avenir passant par les urnes et l’alternance. La possibilité d’une seconde chance ne se présentera pas de sitôt ...

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