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29/10/2018 12h:19 CET | Actualisé 29/10/2018 12h:19 CET

Tunisie: Portrait de maire avec voiture de luxe

Il est triste de constater que nos nouveaux élus ont eu, comme première réclamation, un titre pour l’une, des voitures de luxe pour les autres.

FGorgun via Getty Images

Il n’y a pas si longtemps, les Beys, princes, ou notables, se faisaient tirer le portait par quelque peintre de renom. Pour cela, ils se paraient de leurs plus beaux atours et choisissaient un fond reflétant leur statut social et l’aisance dans laquelle ils baignaient. Une fois le portrait achevé et encadré (d’or si possible), ils l’accrochaient dans leurs demeures et se miraient dedans, ce qui les mettait de bonne humeur.

Seul un esprit tordu pourrait chercher une quelconque analogie avec les voitures de luxe que réclament certains de nos maires. J’assume mon esprit tordu: me voici imaginant le maire de Sfax, ou celui de Monastir, posant aux côtés d’une berline rutilante, au prix dépassant les 100.000 dinars; (véhicules de moins de 100.000Dt: prière de s’abstenir). C’est certainement mon esprit tordu, qui considère les deux maires de Tunis et Sfax, Nahdhaouis déclarés, aussi friands de “nourritures terrestres”: un titre de secrétaire d’Etat pour Mme Abderrahim, (demande refusée), une berline de luxe pour le maire de Sfax… Pour justifier sa demande, l’honorable maire a argué d’un marché de 500.000 Dinars pour lequel l’appel d’offres le moins disant n’a retenu que 300.000 Dt. Le reliquat, à savoir 200.000 Dt, a donc été dirigé vers l’acquisition de 25 scooters, et d’une voiture pour monsieur le maire. Opération aussi légale que transparente, approuvée par l’ensemble du conseil municipal.  Les sfaxiens ont eu beau protester, clamer que le fameux reliquat aurait pu servir à améliorer l’état de la médina, où les demeures insalubres, et, pour certaines, en attente de démolition, abritent des familles aux conditions plus que précaires.

Mais, l’honorable maire n’a pas vu les choses sous cet angle. C’est qu’il possède un autre sens des priorités: pour lui, on ne met pas la charrue avant les bœufs, et il ne peut s’attaquer à la Médina qu’en s’y rendant dans un canasson de luxe. En attendant, monsieur le maire ne perd pas de vue le bien-être de sa circonscription: le voici appelant les sfaxiens à régler leur dette municipale, soit une enveloppe de 13 millions de dinars que son excellence réclame pour lancer les projets locaux…

La contagion a récemment atteint Monastir, où le maire disposait d’un budget de 148.000 dinars, pour l’achat d’un corbillard et de trois voitures de fonction, dont une pour lui-même. Et voilà notre maire qui gonfle le budget à 230.000 Dt. L’arithmétique a ses raisons que les comptables ignorent! Et l’arithmétique a privilégié notre élu: 60.000 dinars pour le corbillard, 45.000 pour une voiture de service (au lieu de deux) et le reste, soit 120.000 dinars, pour le véhicule de son excellence…

Jusque là, les autres municipalités n’ont pas exprimé de telles demandes. Mais, on n’est jamais suffisamment prudent: sans doute faudrait-il établir un cordon sanitaire autour des deux villes sinistrées, pour empêcher toute propagation de l’épidémie.

Mais est-ce vraiment la faute aux maires? Si on se penche sur ce que l’Etat accorde aux grandes municipalités (celles dépassant les 300.000 habitants), on trouve les prérogatives suivantes: outre leur salaire, ces messieurs-dames bénéficient d’un forfait téléphonique (100 Dinars par mois), de bons d’essence (400 litres par mois) et enfin d’une voiture 9 chevaux. Le nombre de chevaux consenti par l’Etat, place nos maires, obéissants, dans la délicate obligation de se hisser vers des véhicules haut de gamme, au risque de fâcher leurs contribuables. Ainsi, tout n’est pas à mettre sur le dos des maires: eux ne font qu’appliquer la loi. A l’Etat de revoir ses générosités à la baisse!

Pour justifier leurs demandes, la mairesse et les deux maires, ont invoqué le prestige dû à leur fonction. Il faut qu’un titre ou un joujou leur confère ce fameux prestige. Mme Abderrahim est allée plus loin, annonçant que le titre de secrétaire d’Etat procurerait à son travail la valeur morale qui est la sienne.  

Valeur morale ou prestige, nos maires souhaitent, l’une un titre, les autres une berline de luxe. Autant de gadgets qui leur permettraient d’impressionner leurs citoyens, surtout ceux qui vivent dans les nouvelles cités bordant Tunis, ou dans les masures de la médina de Sfax. Le prestige est devenu une vulgaire affaire de caisses et c’est au nombre de chevaux qui grondent sous le capot d’une voiture qu’on reconnait un responsable! Voilà une puérilité qui nous ramène aux contes de l’enfance: Il se vit offrir une grande voiture, puis ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants….

Il est triste de constater que nos nouveaux élus ont eu, comme première réclamation, un titre pour l’une, des voitures de luxe pour les autres. Quelle mauvaise publicité (auprès de leurs ouailles) et quel pitoyable dénuement: qu’ils attendent d’une caisse de luxe qu’elles leur fournissent le prestige inhérent à leur fonction, prestige de métal et de plastique, quelle dérision! Depuis quand le prestige se jauge-t-il au nombre de chevaux vapeur? Depuis quand une berline, sombre de préférence, qui sillonne la médina de Sfax ou de Monastir, confère-t-elle un rabiot de respect et de déférence auprès des citoyens? Selon toute logique, ces mêmes citoyens exprimeront une fureur légitime à voir un élu se pavaner ainsi, alors qu’eux n’ont même pas de quoi payer leur loyer ou faire leurs courses!

De tels comportements chez nos élus pourraient appeler bien des adjectifs, je vous en dispense. Pour ma part, une déception légitime et beaucoup de colère m’envahissent. Pourquoi juger les petits dealers, les voleurs à la pige et autres minuscules déviants, lorsque le premier citoyen de la ville se pavane dans une berline au luxe indécent? Encore une fois, la fameuse sentence se révèle juste: si vous voulez nettoyer une collectivité, ville ou pays, commencez donc par le haut!

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