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08/09/2019 16h:33 CET | Actualisé 08/09/2019 16h:33 CET

Tunisie: L'Historique cathodique

Le professionnalisme de ce débat, sa transparence, sa discipline et la matérialisation de tous les éléments précités relanceront les neuf prochains jours pour dynamiser cette élection présidentielle.

Télévision Tunisienne
Image du premier débat à l'élection présidentielle

La 1ère soirée de grand débat des candidat(e)s aux présidentielles de la #MounadhraTn2019 est un moment fondateur dans l’Histoire de la Tunisie et du monde arabe.

Qualité. Probité. Solennité. Presse. Politique. En Majuscules. En Majestés.

Je propose que la date du 7 Septembre 2019 soit déclarée Journée nationale de la liberté de la presse, en écho à la date du 3 mai, Journée mondiale de la liberté de la presse. 

Et d’un coup. La patrie se redressa. Ce premier des trois débats fut finalement le triomphe concret de la qualité et de la quantité de l’exercice de liberté d’opinion démocratique. Une renaissance civique, politique et journalistique inespérée portée par des candidats préparés et des journalistes préparés, car encadrés par des impératifs impartiaux, dans une arène cathodique magnifique.

Une mounadhara moderne, démocratique, a été orchestrée splendidement dans sa forme, son exécution et son éthique par notre télévision nationale. De l’introduction pour poser les règles et la disciplines déontologiques, j’ai pu mesurer que le moment tant attendu est devant nous. Je suis et fut un critique acerbe, lucide et réaliste de notre post-2011 sans concessions. Ce soir, plus que le Prix Nobel de la Paix et les autres événements du pays, je mesure la grandeur de notre nation qui décida de se prendre, de nous prendre aux sérieux et d’assumer cette révolution. Pas que ces événements soit secondaires.

Le professionnalisme de ce débat, sa transparence, sa discipline et la matérialisation de tous les éléments précités relanceront les neuf prochains jours pour dynamiser cette élection présidentielle.

Au-delà de sa symbolique hautement réconciliatrice, il se confirme une pierre angulaire de l’édification de représentations justes et impartiales devant l’auditoire citoyen; il permet aussi de mettre les candidats et les journalistes devant leurs responsabilités et d’exprimer la vérité face aux électeurs. Moment-clou inébranlable où l’analyse des prestations des candidats, de nos déceptions et de nos aspirations est secondaire. Moment-clou indéniable où l’aspiration citoyenne a être respectée et informée dignement est primordiale. Moment-clou intarissable où l’inspiration démocratique pour les pays du monde arabe dans leur quête de liberté est matérielle, possible et réalisable.

Je ne suis pas gaga devant ce débat. Croyez en ma faculté critique. Ne pas voir dans la pertinence de ce qui a été accompli, le possible de ce qui a été surmonté et la renaissance de ce qui a été rêvé, un point de non retour pour la Tunisie et le prendre pour acquis serait ingrat. Ce soir c’est le triomphe de nos martyrs. Ceux de l’Indépendance. Ceux de la révolution.

Ce soir, 63 années de notre destinée furent le théâtre d’une joute républicaine où une femme et sept hommes, transformés par l’événement, se soumettaient aux questions de deux journalistes, une femme et un homme, transformés par l’événement, pour les révéler. Il y a eu plus de moments de grâce que tout un pan de nos années noires et nouées d’une élite politique et journalistiques aux abois.

Sur le principe: la Tunisie, ce soir, a marqué à jamais l’inconscient politique non seulement national mais arabe. Ce débat a posé les jalons d’un leadership assumé en matière de l’exercice démocratique dans un espace géostratégique étranger à ces pratiques civiques.

Sur la forme: Impeccable et là aussi historique. Il y a eu rupture avec un format formel, solennel, dynamique et discipliné qui impose aux candidats de se conformer et de présenter leurs idées, grâce à des questions bien ficelées à cause de leur probité - 1 ligne max pour poser l’enjeu - de leur étendue et de la fluidité des journalistes. Nous avons honoré, comme le font les Etats-Unis ou la France lors de leurs débats pour les présidentielles, l’éthique et l’équité entre les 8 candidats. Sans cacophonie, dans un studio moderne digne de CBS, ABC, ou France 2, un chronométrage précis et une réalisation de haute facture, les candidats ont portés idées et projets. C’est franchement rafraîchissant et hallucinant de voir que si on est capable de faire ad-hoc ce tour de force cathodique démocratique dans des délais fous, on ne soit pas capable de faire avancer le pays concrètement pour ses problèmes réels. El Wataniya a retroussé ses manches pour assumer ses responsabilités. Le résultat est là. C’est de cet élan fédérateur de sacrifice, d’abnégation et d’ambition pour le travail bien fait, que le peuple a besoin d’être inspiré. Et pour être inspiré, il a besoin de responsable inspirants. Ces mêmes politiciens en mode “grand oral” sans que la rigidité du format soit contraignante mais au contraire entrainante, sont à saluer pour leur sérieux comme les journalistes. Tout le monde sort grandi et surtout de savoir que le standard minimum est cette discipline que l’ont a vu et goûté. Imaginez notre parlement avec la même discipline. Nos mairies. Nos ministères. Nos partis politiques. Nos gouvernements. 

Au lieu de leurs piètres performances télés des 8 dernières années où le prêchi-prêcha d’approximations et slogans creux, les bons et les méchants, les eux et nous...etc faisaient office de litanies blablabla sans fins, nous avons été témoins de ce que substance impose lorsque l’on décide, politicien et journalistes, d’être disciplinés et démocratiques.

La Tunisie a vécue très longtemps sans dêmos et sans presse. Donc si cela n’a pas toujours existé, nous pouvons déduire qu’un jour ça pourrait mourir aussi. Mais si cela arrivait un jour, nous serions en piteux état. Les deux prochains débats confirmeront cet élan pour la kratien, gouvernance du peuple, par le peuple, pour le peuple pour instaurer un standard d’excellence.

Sur le fond: Les candidats ont répondu selon leurs convictions et leurs styles dans un exercice où le “sortir du lot” est subjectif car les téléspectateurs sont différents. J’attendrai la fin des trois débats pour comprendre qui sera le candidat qui aura le plus d’assurance.

Lotfi el Mraihi semble avoir le physique et le programme du rôle, de ce que j’ai vu de lui, mais la route est longue et sa prestation au débat pourrait lui ouvrir les portes de Carthage. Prenez-moi pour un fou mais je crois qu’il a de sérieuses chance d’être au second tour Si la mobilisation populaire et notre inconscient collectif assument leur responsabilité de participation en masse. Sinon, nous serons passés à côté d’un candidat qui a comme quelques autres, honoré le devoir de postuler pour la magistrature suprême. Comme nombre d’entre vous je le découvre et trouve cohérent, pragmatique, ambitieux, libéral, et pondéré. Il ne baratine pas. C’est déjà beaucoup. Le futur président ou premier ministre ne devraient pas passer à côté de sa compétence.

La vérité de ma perception est que ce soir, il y a eu des réponses convaincantes sur les enjeux où certains candidats ont fait mieux que d’autres et vice versa. Comme celles de Mohamed Abou qui a été concret ou de Abir Moussi qui a eu des mesures interessantes. Mehdi Jomaa est apparu vieilli, même s’il a l’expérience, comme Mourou et Marzouki. Le reste, no comment. C’est un avis évidemment subjectif.

Aucun de ces candidats n’est apparu comme un visionnaire extraordinaire. Aucun n’avait réponse à toutes les questions, pas même à celles de leurs électeurs acquis. Ils ont tous vécus avant, pendant et après la transition de la démocratie et à partir de cette transition, en faire une projection mobilisatrice pour le 15 septembre ne semble pas acquise car eux-même pas habités par le poids qu’impose une magistrature suprême.

Pour tous les candidats qui répondaient en fonction des défis de notre patrie pour son futur, cette projection ne s’est pas trouvée stupéfiante en la personne d’UN seul présidentiable ce soir. Prenez Bourguiba, pas pour faire du passéisme, mais ce soir, avec sa diction, sa derja, et sa distinction intellectuelle, politique et charismatique, il aurait crevé l’écran. L’avez-vous vu ce soir? Pas moi. Par contre Bourguiba, Hached, tous nos nationalistes et nos martyrs aux royaume des cieux yarhamhom auraient versé une larme de grande fierté.

On est dans un maelström procédural et juridico-politique qui va à une vitesse prodigieuse et ne laisse pas le temps de consolider cette campagne. Il n’y avait rien qui se solidifiait et patatras: après la débâcle de l’interview Fehri-Riahi, à mon avis censurée par la HAICA, car mi manipulatrice, mi-véridique, ce débat remet des pendules professionnelles pointilleuses qui avaient bien besoin depuis 2014, même 2011, d’être remises à l’heure de l’Histoire. Un débat fut, lui, présidentiel.

Demain. Après-demain. L’historique est cathodique.

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