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10/07/2019 14h:20 CET | Actualisé 10/07/2019 14h:20 CET

Tunisie: Le pouvoir contre l'oligarque ou la tentation despotique

Il serait donc faux de dire que la démocratie en Tunisie constituât une rupture avec l’ordre ancien, du moins dans sa gestion de la chose publique.

Wikipedia/Rais67
Palais du gouvernement à la Kasbah

Une démocratie n’est pas un vœu pieux, elle se définit par quelques  caractéristiques intangibles en assurant la pérennisation, dont l’altération ou le retrait, en métamorphosent la nature, pour  aboutir à une réalité politique radicalement différente.

Le trait le plus significatif de la démocratie est pour chaque citoyen se conformant aux lois, la liberté de choisir ses gouvernants, ou ses représentants, en général par le biais du suffrage universel, mais pas seulement, et de professer les opinions de son choix, sans encourir de la part de l’autorité, de mesures de rétorsion, d’ordre économique, judiciaire, ou politique.

La réalité étant plus complexe, la démocratie libérale qui s’est imposée dans le monde en tant régime politique assurant la liberté d’entreprise dans le but de réaliser des bénéfices financiers, a substitué à la notion de sociétés d’actionnaires dont chaque membre réaliserait des bénéfices en fonction des sommes investies, c’est-à-dire des actions détenues, celle de parti politique où le pouvoir serait issu du choix d’une majorité.

À la différence d’une société commerciale où les détenteurs de la majorité du Capital détiennent le pouvoir de décision, dans un parti politique chaque membre détiendrait une part du pouvoir égale, et qu’on nommerait voix. Dans la réalité le jeu politique consiste donc à réunir le maximum de voix, afin de détenir le pouvoir, et ceci ne peut se faire que par le biais des élections, c’est-à-dire par l’ensemble du processus juridique, constitutionnel et technique, par le biais duquel les citoyens sont invités un certain jour à choisir leurs représentants, c’est-à-dire les personnes qui voteront les lois du pays et qui exerceront sur le gouvernement un rôle de surveillance, si ce n’est de censure. 

Evidemment les institutions assurant le fonctionnement d’une démocratie parlementaire n’en ont jamais garanti la pérennisation. L’Allemagne, l’Italie, et l’Europe de l’Est au XX ème siècle en sont les meilleurs exemples. Un parti politique peut donc accéder au Pouvoir par le biais d’élections libres, puis, le pérenniser en contrôlant les différentes institutions étatiques grâce auxquels sa réélection sera garantie à chaque élection.

Les Partis Communistes en Europe de l’Est avaient l’habitude de participer à des gouvernements dits d’union nationale, où ils étaient associés à des partis politiques qualifiés d’abord d’anti fascistes ou de patriotiques, en s’assurant le contrôle du ministère de l’Intérieur, crucial lors des élections, et qui garantissait les résultats décidés conformément aux intérêts de leurs propres dirigeants et des directives du Komintern. Dans un autre registre, les Nazis, qui avaient accédé au pouvoir dans le cadre du régime parlementaire de la République de Weimar, en utilisant l’intimidation ou la terreur, avaient fait voter par le parlement où la majorité des députés leur était acquise, des lois reconnaissant comme seul parti légal le leur propre, au nom de l’intérêt supérieur de l’Allemagne, soumise par les alliés au régime de la démilitarisation depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et amputée d’une partie de ses territoires. Autant les Nazis que les Communistes avaient néanmoins fini par faire table rase de toute concurrence politique, en éliminant leurs opposants, par le biais des moyens coercitifs de l’Etat ( violence physique ou symbolique ) …

En Tunisie, les régimes politiques de 1956 puis de 1987 ont été totalitaires en ce sens que malgré des acquis sociaux significatifs (enseignement et soins gratuits, protection sociale, statut personnel ) aucun aspect de la société n’échappait à la vigilance et au contrôle de l’Etat ou du Parti au Pouvoir. Après 1987 le régime est même devenu parfois carrément intrusif, malgré une libéralisation fondamentalement ambigüe des mœurs qui visait tout autant à s’assurer de moyens de pression sur les citoyens qu’à mettre en échec l’influence de l’opposition islamiste. Il faut néanmoins admettre que depuis 2011 les partis politiques à priori qualifiés de démocratiques et composés de défenseurs des droits de l’Homme et du suffrage universel et dont certains de leurs dirigeants avaient été des opposants actifs à la dictature, comme le CPR, le Takattol, ou le Parti Progressiste, n’ont pas pu s’imposer face à d’autres formations,  véhiculant un projet rétrograde obscurantiste ou bien héritant du capital économique ou symbolique, issus d’un régime politique révolu, celui du parti unique.

En construisant du neuf, soit un régime démocratique parlementaire, le peuple Tunisien, toujours aussi surprenant dans ses choix, a fait du vieux, en confiant la gestion aux personnalités et aux deux formations politiques qui, en compagnie de ce que l’on nomme gauche, en symbolisent le plus parfaitement l’anti-thèse.

Faut-il donc s’étonner que l’un des partis politiques ait fonctionné sous la houlette d’un grand maître, en tant qu’émanation de sa volonté, pendant que l’autre, pourtant vainqueur des élections, était marginalisé, puis proprement dépecé grâce au tourisme parlementaire, après avoir été l’instrument de la conquête du pouvoir?

Les chefs du gouvernement qui depuis 2011 ont assumé la charge de la gestion de la chose publique, n’ont jamais été désignés par les partis politiques vainqueurs des élections selon des procédures démocratiques normales internes à ces partis. Il est vrai que la Constitution confie au Président de la République la responsabilité de désigner le Chef du Gouvernement, mais le fait qu’à deux reprises il se soit senti en droit d’ignorer les équilibres au sein de son propre parti, en nommant des personnalités dénuées de tout poids ou expérience politiques, est déjà suffisamment symptomatique d’une certaine vision autoritaire, pour ne pas dire plus, dans la gestion de la chose publique, particulièrement la prise de décision.

L’absence de désignation des membres de la Cour Constitutionnelle en a été un autre symptôme, les partis de la majorité et les gouvernements s’étant fort bien accommodés de l’absence d’une institution chargée d’exercer sur leurs décisions un nécessaire droit de censure.

Il serait donc faux de dire que la démocratie en Tunisie constituât une rupture avec l’ordre ancien, du moins dans sa gestion de la chose publique. On peut d’autant moins l’affirmer avec le rejet par l’instance constitutionnelle provisoire du recours engagé par une cinquantaine de députés contre la modification de la loi électorale adoptée par la majorité de l’ARP, et visant à empêcher les candidatures de Nabil Karoui, Olfa Terras et potentiellement Abir Moussi, à 2 mois de l’échéance électorale.

Il est vrai que la manœuvre d’évitement du patron de la Nessma, abandonnant la présidence d’une association caritative pour celle d’un parti politique créé “de nouveau”, ne l’a pas cédé à celle de ses adversaires, par son manque de scrupules. Mais il s’est vite retrouvé exposé aux lumières crues des lois lorsque ses avoirs ont été gelés par une décision judiciaire lui interdisant en outre de quitter le pays. M. Karoui est tout comme M. Slim Riahi, aujourd’hui politiquement éliminé après des poursuites judiciaires ayant concerné l’origine de sa fortune, l’un des témoins du fameux accord de Paris entre Beji Caid Essebsi et Rached Ghannouchi qui a façonné le paysage politique du pays pendant au moins 6 ans.

Qu’il ait de très hautes ambitions politiques, qu’il eût utilisé sa chaîne de télévision pour les promouvoir en donnant de lui-même une apparence philanthropique, qu’on découvre un jour qu’il soit un membre d’un think tank transnational comme Carlyle promouvant à travers le monde la démocratie néo-libérale et l’économie privée, personne ne s’en étonnerait encore.

Tout comme M. Chahed, ce n’est pas lui dont on s’attendrait une fois arrivé au pouvoir, à ce qu’il remette sur pieds l’école ou l’hôpital publics, ni à ce qu’il subventionne les produits alimentaires ou l’énergie, ou qu’il interdise la vente des terres agricoles aux étrangers. Ce n’est pas pour autant qu’en tant que citoyen, il puisse être privé sans raisons de ses droits politiques, même si rien ne présume à priori que les poursuites judiciaires engagées contre lui ne soient pas dénuées de fondements. C’est plutôt le timing choisi par le Parquet, c’est-à-dire, le ministère de la Justice, qui pose problème, alors que la candidature de M. Karoui, qui a refusé de se soumettre à l’excommunication prononcée à son encontre par la majorité pour une fois unie de l’ARP, dérange visiblement le Chef du Gouvernement,  et inspire les plus grandes inquiétudes quant à la résolution de ce dernier de conserver à tout prix le pouvoir. 

C’est ainsi qu’après M. Riahi, M. Karoui est le deuxième oligarque à se voir interdire la possibilité de jouer un rôle politique majeur par le pouvoir étatique. Evidemment la comparaison qui vient le plus rapidement à l’esprit est Vladimir Poutine et la manière avec laquelle il s’était débarrassé de Ioukos, et de son patron, Mikhail Khodorkovski, qui commençait à se sentir pousser l’étoffe d’un Tsar. Mais M. Poutine n’est pas n’importe qui, parce qu’étant issu du KGB , et ancien membre du parti communiste qu’il n’a jamais renié, il a très vite tenu entre ses mains les leviers de l’organisation dont les rouages et les hommes lui sont parfaitement familiers, et qui lui permettent le contrôle du renseignement et de l’information sans lesquels l’exercice du pouvoir sur tout le territoire de la Russie demeurerait illusoire.

En tirant profit d’opérations terroristes que beaucoup attribuent aux services de renseignement russes (explosions des immeubles de Kalouga et Riazan, attaque contre le théâtre de Moscou) , il a réussi à légitimer une guerre d’agression en Tchétchenie. La Russie serait-elle pour autant une dictature? En tous cas, le multipartisme y existe, et des élections plurielles s’y tiennent régulièrement. Le seul bémol, c’est qu’elles aboutissent toujours à la victoire de M. Poutine, ou quand il faille donner le change, à celle de sa doublure, M. Primakov, et que les opposants politiques, ou les journalistes de l’opposition, peuvent y être envoyés en prison, ou encore , assassinés. On pensera tout ce qu’on voudra du Président Russe, nul ne niera en tous cas qu’il dispose des moyens de sa politique.

Si on en revient au cas tunisien, il faudra encore rendre cette justice à M. Chahed, il ne possède aucune expérience de contrôle de l’appareil sécuritaire, il n’a aucune emprise sur l’armée, et il n’a commandité l’assassinat de personne, ce qui est à son honneur. C’est d’autant plus de raisons qui rendent assez étonnant son acharnement à écarter de sa route les oligarques dont les ambitions peuvent contrecarrer les siennes, y compris en usant du Parquet, et plus encore, d’une majorité parlementaire qui se compose et qui se décompose, mais qui est toujours présente dans les moments décisifs.

Il est vrai que pour aboutir à cela M. Chahed a pu compter non seulement sur le soutien objectif du Président de la République, qui après l’avoir nommé à la surprise générale, n’a jamais voulu l’écarter alors qu’il en avait le pouvoir, pour des raisons qui demeurent toujours aussi obscures, mais aussi du Parti Ennahda. Autant lors de ses affrontements avec Hafedh Caid Essebsi, qu’à l’occasion de la nomination polémique de l’actuel ministre de l’Intérieur, ou des modifications qu’il convient bien qualifier de liberticides des lois électorales, M. Chahed a toujours pu compter sur le soutien indéfectible du parti islamiste, il est vrai en contrepartie de concessions importantes contre l’égalité successorale ou la liberté de conscience pendant Ramadan, malgré son insistance actuelle à s’affirmer comme l’ultime rempart contre le terrorisme, et sa prétention subséquente à présenter tous ceux qui l’appelleraient à quitter le pouvoir avant les élections, comme dénués de patriotisme et prêts à sacrifier la stabilité du pays.

Au vu des derniers développements politiques pré-électoraux, prétendre que la Tunisie est une démocratie libérale serait un contresens. Si c’en est bien une, elle s’apparenterait plus aux modèles russe ou turc, mâtinés du vieux despotisme oriental. Que M. Chahed ne soit pas un dictateur, même s’il inquiète, c’est un fait, et ses compromis avec l’UGTT le prouvent. Pourtant c’est à la lumière du résultat des prochaines élections, dont, malgré l’échec de sa politique économique, tout semble présager qu’il sera le grand vainqueur, qu’il faudra réévaluer la question. 

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