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16/08/2018 16h:14 CET | Actualisé 16/08/2018 16h:14 CET

Tunisie: Le dernier testament

Si d’apparence l’affaire COLIBE se joue sur le terrain des valeurs et de la foi elle évolue surtout comme un séisme politique de magnitude 8 sur l’échelle de Richter.

NurPhoto via Getty Images

Championne toute catégorie du double langage et de la ruse politique, Ennahdha saisit en plein vol l‘intrigante affaire Colibe pour se refaire une virginité exemplaire et immaculée. Explication de texte.

Loin d’être un piège, la COLIBE est une affaire en or pour le parti Ennahdha totalement affairée à verrouiller les municipalités qu’elle a remporté et préparer les grandes élections de 2019 qu’elle compte gagner. Les quelques 230 pages rédigées par l’équipe de la COLIBE visent à donner naissance à un CSP 2 tout en poussant encore plus vers la porte de sortie les héritiers impassibles d’Okba Ibn Nafaa!

Commandité et soutenu par le Président de la République le PDF livré à Carthage est présenté comme une cause juste pour permettre un atterrissage en douce de la nouvelle constitution. Rédigée sous le règne chaotique de la Troïka, la Loi suprême de la seconde République reste comme la 8ème symphonie de Franz Schubert une œuvre majeure quoiqu’inachevée. Il lui manque un gendarme à l’image d’un tribunal constitutionnel et une restauration égalitaire des libertés publiques à 2 heures de vol de Paris. Dans l’entretemps il faudrait recourir à un nettoyage massif, systématique et ethnique des milliers de circulaires obsolètes et moyenâgeuses qui ralentissent la machine Tunisie.

Mais rien ne se passe comme prévu. La COLIBE atterrit sur les bureaux de Montplaisir comme un accélérateur quantique pour le mouvement qu’on dit issu des frères musulmans. Face à la lui les spectacles de l’IVD et les frissons de la réconciliation économique sonnent comme des avatars. Les états majors d’Ennahdha ont sur le champ flairer le filon. Loin de diviser les tunisiens l’épineuse question de l’héritage hommes – femmes se transforme en une invraisemblable thérapie de groupe. Débat inévitable, cette césarienne estivale défenestre sans complexe notre philosophie testamentaire. Et si d’apparence l’affaire COLIBE se joue sur le terrain des valeurs et de la foi elle évolue surtout comme un séisme politique de magnitude 8 sur l’échelle de Richter. Les investigations de Bochra Ben Hamida et son équipe ont pour principal résultat de déclencher le compte à rebours du divorce Nida Tounes – Ennahdha. Qui paiera la pension alimentaire à qui? À qui sera garde des enfants? Qui paiera indemnités et pots cassés ? Autant de questions qui trouveront leur réponse lors du grand oral de 2019.

Les éminences grises de Rached Ghannouchi n’auront point besoin de faire compagne pour 2019, la COLIBE se charge de faire le boulot pour eux. C’est une situation hormonale et ubuesque. La société tunisienne dans sa partie masculine est accidentellement démocrate mais se radicalise dans les valeurs des temps anciens dés qu’il s’agit de féminiser les testaments. C’est une arme formidable pour les islamistes envoutés par la seconde mort de Bourguiba. Le patriarcat semble atemporel et la constitution rédigée par des scribes engagés pour un contrat CDD nous lèguent une Tunisie moderniste mais encore et toujours dominée par la loi des hommes. Même son de cloche chez le parti fondé par BCE. La COLIBE est d’abord et avant tout une affaire électorale. Pour Nida Tounes la tentation est forte; gagner le scrutin de 2019 en faisant compagne chez la clientèle féminine jusque dans les fins fonds du monde paysan. Le pari se fait dans une mer houleuse car Ennahdha a pour allié le silence immense, complice et douloureux des médias, des partis politiques qui vivent dans les marges et de l’homme de la rue qui ne cédera point sur les moyens économiques qui lui permettent depuis le VII ème siècle d’exercer sa suzeraineté féodale sur la famille et donc sur la société. Plus besoin dans ces cas là des chiffres de Sigma, ou Emerhod pour décrypter les chiffres d’octobre 2019. La COLIBE née dans un esprit des lumières vole la vedette aux questions existentielles que sont la lutte contre le chômage, la corruption, les reformes économique et sociales, et le terrorisme. Face aux vertues enivrantes de l’héritage nous sommes quelques part tous des homonahdhaouis.

Un scénario référendaire peut changer la donner car il se fera en dehors de la loyauté partisane. Il fera justement appel à nos consciences en tant que maris et pères de famille qui dans l’étroitesse d’une salle d’essayage on troque les habits des lumières et on glisse dans la poubelle les déguisements de l’obscurité. Si le oui l’emporte le pays des jasmins s’en réjouira mais une grande partie du monde arabe fera de nous la terre natale de Salman Rushdie. Et si le non l’emporte alors les générations futures ne nous pardonneront pas.

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