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10/06/2019 17h:10 CET | Actualisé 10/06/2019 17h:10 CET

Tunisie: L'anesthésie-réanimation, une médecine sous influence

"Un certain nombre de praticiens, assez souvent des médecins anesthésistes réanimateurs (...) ont pris l’habitude de refuser (...) de délivrer aux patients les documents attestant les détails des actes médicaux et des soins qu’ils ont subis".

Hoxton/Tom Merton via Getty Images

“Les accords et traités internationaux ratifiés ou approuvés ont dès leurs publications, une autorité supérieure à celle des lois” - Droit International.

“Toute personne humaine a droit dès sa naissance, à la vie , à la liberté, et à la sûreté de sa personne” Article III de la Déclaration des Droits de l’homme du 10 Décembre 1948 de l’ONU.

L’affaire des décès de la maternité Wassila Bourguiba, et l’échec de la Commission Médicale à établir les responsabilités, a clairement démontré qu’en Tunisie, combien l’établissement de la Vérité, y compris dans le domaine médical, pouvait obéir à des considérations politiques. Faudrait-il en tirer des conclusions générales?

En effet, il s’avère apparaître depuis un certain temps au sein de la pratique médicale en Tunisie un certain nombre de réalités que, concomitamment à la régression générale des droits humains dans le monde depuis le 11/09/2001 date du début de la guerre mondiale contre le terrorisme, et depuis l’accélération de l’imposition du libéralisme économique issu de la mondialisation avec le printemps arabe, on ne peut qualifier que de distorsions, tellement elles remettent question les fondements de la déclaration universelle des Droits de l’Homme, et à travers eux, de la médecine elle-même.

En effet, un certain nombre de praticiens, assez souvent des médecins anesthésistes réanimateurs, et plus rarement des chirurgiens, ont pris l’habitude de refuser, de temps à autre, en fonction de considérations pas toujours convaincantes, de délivrer aux patients les documents attestant les détails des actes médicaux et des soins qu’ils ont subis. Le fait est que si les patients se voient délivrer presque systématiquement les rapports des actes chirurgicaux dont ils ont bénéficié, et sans lesquels il n’y a pas de remboursements possibles, il n’en est pas de même avec les médecins anesthésistes réanimateurs, qui généralement, s’abstiennent de fournir le document détaillant leurs prestations, et dont seules les listes -pré-établies- des médicaments utilisés, témoigneraient, pour peu que le patient sache qu’il a le droit de les réclamer, et que l’établissement, à son tour, les fournisse.

Il faut donc en général requérir ce rapport d’anesthésie, mais pour le patient ou sa parentèle, ce n’est alors bien souvent que le début d’un parcours du combattant dont l’issue n’est pas toujours assurée. En effet, en général une telle requête suscite la même question, à savoir celle d’en connaître la raison. Le quémandeur, doit donc fournir au praticien, quand il est accessible, ce qui n’est la plupart du temps pas le cas, les bonnes raisons pour le convaincre, et ce n’est pas toujours facile, parce qu’invoquer simplement le droit de savoir qu’on a bénéficié des soins nécessaires en fonction des données acquises de le science, au nom de la sûreté de sa propre personne, ne provoque inévitablement que le même commentaire, qu’il faut bien qualifier au mieux de déplacé, celui du caractère technique des renseignements fournis, qu’il ne servirait à rien de connaître, tout en déniant au médecin traitant le droit de s’en assurer, par le jugement inévitablement méprisant attestant l’incapacité de ce dernier à le faire.

Autrement dit, et dans les faits, la corporation des médecins anesthésistes réanimateurs, puisqu’il semble s’agir d’une attitude concertée, tellement elle est devenue fréquente, s’arroge désormais le pouvoir d’exercer sa profession, hors de tout contrôle établi par tout intervenant, y compris au sein de la profession médicale, et au mépris d’un droit fondamental de la personne humaine, celui à la sûreté de sa personne. Cette attitude a des implications médicales qui sont loin d’être purement théoriques. Des effets secondaires tardifs, à l’usage des médicaments, sont toujours possibles, et pour peu qu’ils apparaissent, on ne pourra jamais les rapporter au produit en cause dès lors que l’usage en aura été ignoré.

Par ailleurs des phénomènes allergiques ou d’intolérance survenus pendant l’intervention demeureront presque toujours méconnus, s’ils ne sont pas communiqués au patient ou à son médecin traitant, et la plupart du temps ils risquent de ne pas l’être, l’information rapportée étant sauf exceptions, à la sortie du bloc opératoire, face aux familles inquiètes, la réussite, et l’absence de problèmes, même s’il y en a eu, et de graves.

Rien ne saurait ainsi empêcher d’en arriver à ce fait grave, masquant au patient l’information cruciale pour lui du caractère potentiellement nocif de l’utilisation ultérieure d’un produit, dont les effets auraient été dûment constatés en salle d’opérations, ni l’ignorance dans lequel il serait entretenu relativement aux produits anesthésiques qu’il tolérerait dans le cas de futures interventions.

Pourquoi la corporation des anesthésistes réanimateurs en est elle arrivée à une telle attitude de verrouillage systématique de l’information si contraire aux droits à la sûreté de la personne humaine, et même aux normes du Droit proprement dites?

Depuis la condamnation du collègue de Gabès, la raison, on la devine aisément, celle de rendre ardue, presque impossible, toute poursuite judiciaire, et, dans cette dernière éventualité, d’avoir toute latitude de préparer sa défense au mieux de ses intérêts grâce aux documents en sa possession, d’une manière optimale, dont le plaignant, lui, serait privé. Mais l’exercice d’un tel pouvoir, hors de tout contrôle est problématique parce qu’il confère à la corporation un pouvoir immense s’exerçant hors de tout contrôle, qui ne peut que le rendre encore plus opaque, quand il ne sert pas tout simplement à couvrir des entreprises criminelles.

Dans le microcosme de la chirurgie cardiaque coronaire, peu ignorent les implications de la technique anesthésique de l’extubation trachéale précoce dans le cadre de ce que l’on nomme aux USA le heart surgical fast track, dans le but de minimiser les coûts des interventions; elle pourrait aisément servir en fait à camoufler la pratique d’interventions chirurgicales beaucoup moins onéreuses, jusqu’à 40%, que celles dont ferait état le rapport chirurgical, accroissant ainsi les marges bénéficiaires des intervenants, et des cliniques privées où elles sont pratiquées.

Pour le moment, ni les pouvoirs publics, ni les Caisses de Prestations  Sociales, ne semblent en être conscients. On rembourserait donc sur la foi de factures type, des interventions dont la réalité n’est nullement établie. Aucune exigence n’a encore été instaurée par la Cnam, celle de fournir pour chaque intervention chirurgicale remboursable le CD de la vidéo, ainsi que le consommable usagé qui y a été utilisé et dont le coût est porté sur les factures sensées en faire foi.

Or depuis l’affaire de la Britannique qui a accusé une grande clinique de la capitale d’escroquerie, après une intervention chirurgicale pour traiter une stérilité secondaire, l’un des protagonistes, médecin anesthésiste réanimateur, dans son souci de défendre l’honneur bafoué de son institution a comme on dit vulgairement, craché le morceau; il s’est avéré que les cliniques disposaient des moyens matériels nécessaires pour enregistrer les interventions à l’insu des malades, ce qui soulève évidemment un autre genre de questions juridiques.

Pourtant, en dépit de tout cela, sans vouloir généraliser il s’avère qu’une corporation privilégiée parmi toutes au sein de la profession médicale, par son prestige, par les immenses profits qu’elle engrange, par l’influence issue de son omniprésence dans les plus grands centres privés ainsi que dans les interventions et les explorations relevant de toutes les spécialités médicales, s’avère capable pour des questions cruciales, de faire des choix, qui ne s’imposent réellement pas, et qui à brève échéance ne lui vaudront que la suspicion, la méfiance, avec comme corollaire un surcroit de poursuites judiciaires.

L’argument selon lequel la rétention des documents médicaux lui épargnerait des procès, ou la mettrait en meilleure position pour y faire face ne saurait donc convaincre; les taux de décès dont l’anesthésie est directement responsable ne dépassent pas aux USA 0,14 pour 400.000 patients, alors que ceux dont elle ne l’est que partiellement avoisinent les 0,4 pour 400.000. Autrement dit, on a beaucoup moins de chances de mourir des suites d’une anesthésie, que de conduire sa voiture, de prendre le train, ou tout bonnement, de circuler dans la rue. Mais ce n’est pas en s’enfermant dans une tour d’ivoire que les médecins anesthésistes américains en sont arrivés à ces résultats impressionnants de sécurité, mais plutôt en confrontant leurs résultats à la réalité, c’est-à-dire à la critique, et aux exigences du public en matière de sécurité des soins.

En Tunisie, les médecins anesthésistes, c’est-à-dire la minorité la plus influente qui rameute ses collègues pour ne pas à avoir à affronter seule certaines conséquences issues vraisemblablement de pratiques contestables, ont adopté exactement la démarche inverse, celle d’essayer de se situer au-delà de toute critique, de toute réclamation, de s’assurer le champ libre, afin que des choix parfois professionnellement, moralement, juridiquement, des plus critiquables, soient désormais passés sous silence, grâce rien de moins qu’à l’intimidation des médecins d’autres spécialités qui ne se résolvent pas à l’instauration d’un tel état de faits, ainsi qu’à la privation des malades de leurs droits humains les plus fondamentaux.

Il faudrait dans l’intérêt de tous, que cette prestigieuse profession se réveille afin de retrouver ses lettres de noblesse, en se résolvant à quitter l’esprit de clocher qui est devenu le sien.

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