TUNISIE
21/02/2019 19h:22 CET

Tunisie - La sexualité forcée entre époux: Un viol banalisé (TÉMOIGNAGE)

Le viol conjugal reste une notion floue dans notre société, mais elle s’impose de plus en plus, notamment chez les plus jeunes, explique Ines Trabelsi, psychiatre, psychothérapeute et sexologue, au HuffPost Tunisie.

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Molka (pseudonyme) inspire la joie et l’insouciance. Élancée, la jeune femme, à la beauté atypique, ne manque pas d’atouts. Elle affiche un large sourire. Volubile et pétillante, cette jeune trentenaire a pourtant le cœur meurtri, traînant derrière elle un mariage raté, miné par des faits de violence de plus en plus récurrents. Environ 10 années de mariage qui ont enfanté aussi trois beaux enfants, âgés entre 4 et 9 ans. 

La jeune femme menait une vie conjugale plus ou moins paisible: “Je m’efforçais à aimer mon mari, il s’occupait bien de ses enfants, je n’avais de prétextes solides pour demander le divorce, hormis le fait que je ne l’ai jamais aimé”, lance-t-elle. Un précision de grande importance. 

Tout a basculé  lorsqu’elle lui a avoué, au cours d’une dispute, qu’elle ne l’aimait pas. “Mon mari ne l’a jamais accepté. Quant à moi je voulais un divorce à l’amiable”, explique-t-elle, résignée à rester avec lui.

Sauf que rien n’est plus comme avant. Son mariage, ressemblant au début à un fleuve tranquille, est secoué par de violents orages: les disputes se succèdent et se ressemblent “tous autour de mes sentiments, de la possibilité de recoller les morceaux, etc”.  

Dans ses tentatives de conquérir le cœur de sa femme, Rafik (pseudonyme) a supposé qu’il fallait qu’ils fassent l’amour beaucoup plus souvent, mais son épouse fait preuve de scepticisme et d’écoeurement. “Il me réclamait deux fois par jour, tous les jours, même quand j’avais mes règles”, raconte-t-elle. 

Molka n’est pas le genre de femme à dire “non”. Docile et fataliste, elle se laisse faire la plupart du temps. Ses “non” étaient considérés comme des “oui” pudiques. Les “non” sont aussi perçus comme une preuve de “désamour”: “Ils le sont. Souvent, je suis aussi fatiguée, je ne suis absolument pas d’humeur”. 

À la lassitude s’ajoute le dégoût: “Niveau hygiène intime, il n’est pas vraiment propre. Pour lui, je suis maniaque. Moi, je considère que c’est le minimum”. 

En parlant de ce qui censé être une partie de jambes en l’air, Molka, la joyeuse, se crispe, dit sentir des douleurs soudaines au bas ventre, le souffle entrecoupé et la peau rougie: “Mon corps me dégoûte, je suis en colère”. 

La vie de la jeune femme ressemble de plus en plus à un quotidien rythmé de violences: “Soudain, son appétit sexuel s’est éveillé. Il veut tout essayer. Je ferme les yeux et je reste immobile le temps que ça passe mais il n’est pas content, veut de l’échange, que ce soit un rapport intime entre deux amoureux. Mais c’est au-dessus de mes forces”, lance-t-elle. 

Parfois, elle attarde son supplice: “Je lui dis que je suis lessivée, qu’on le fera le matin. Très tôt, il me réveille, sentant son sexe entre mes cuisses. Il n’y a plus d’échappatoire”. 

Quand elle a l’audace de tenir bon, elle a le droit à des insultes, au dénigrement, à la haine: “Il me soupçonne de le tromper. Il dit que c’est son droit en tant que mon mari de coucher avec moi quand bon lui semble, que tous ses amis font ainsi. Il me traite de pute, etc”.

Ses réactions consistant à crier son désamour et sa volonté de se séparer de lui attisent davantage la brutalité du mari: “La dernière fois, j’ai refusé d’abdiquer, après des accrochages verbaux, il m’a secoué, on a échangé des coups, j’ai songé à ce moment là à le tuer. Puis je me suis ressaisie, me rappelant de mes enfants, j’ai fui pour m’enfermer dans la chambre de mon aînée”. 

Le lendemain, ma fille m’a confié qu’elle avait tout entendu.

La culture de la passivité

Le viol conjugal reste une notion floue dans notre société, mais elle s’impose de plus en plus, notamment chez les plus jeunes, explique Ines Trabelsi, psychiatre, psychothérapeute et sexologue, au HuffPost Tunisie. 

“Il y a des femmes qui banalisent cette forme de violence, se laissent faire parce qu’elles ont appris à être passives, à ne pas avoir de désir, de droits sexuels. Pour elles, un rapport sexuel, même forcé, fait partie du contrat du mariage. C’est un devoir conjugal. L’élément culturel et religieux y joue beaucoup”, explique la spécialiste. 

Cette passivité ne minimise pas une souffrance extrême, dit-elle.

À l’élément culturel s’ajoute une méconnaissance du désir féminin chez l’homme: “Un rapport sexuel est un moyen pour l’homme d’apaiser la tension, de résoudre un conflit. Pour la femme, c’est tout à fait contraire. Elle a besoin de sérénité pour faire l’amour. Chez elle, le désir passe plutôt par les émotions, par l’intellect”, ajoute la sexologue, qui évoque également le désir égoïste de certains hommes, qui les empêchent d’entendre les désirs de leurs partenaires. 

Pour Ines Trabelsi, il faut miser sur la communication sans crainte dans le couple pour pouvoir exprimer ses attentes et ses désirs.  

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