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10/12/2018 14h:20 CET | Actualisé 10/12/2018 14h:20 CET

Tunisie: Journal d'un prof

J’ai découvert la triste réalité de la vie d’un enseignant en Tunisie.

Nacer Talel / HuffPost Maghreb

J’avais pourtant le choix de faire une panoplie d’autres métiers, mais j’ai choisi celui qui me ressemble le plus. Être avec des enfants, leur donner de mon être, de ma vie, de mon sang et de ma chair, leur donner aussi du savoir, de l’amour, mais aussi; et surtout; des valeurs. Et puis vivre ici à Kasserine avec les petites gens de ma ville, les gens simples, vrais, authentiques, plein d’humour, de bonté, et d’autodérision. Le métier de professeur est venu vers moi, naturellement, comme si j’avais du mal à quitter les bancs de l’école .

J’y ai fait de très belles rencontres, de grandes amitiés, tous âges confondus, mais aussi des découvertes .

J’ai découvert la triste réalité de la vie d’un enseignant en Tunisie.

J’ai vu des professeurs ravaler leurs difficultés à joindre les deux bouts et crouler sous les dettes en silence, se faire humilier par le propriétaire de sa maison de location ou l’épicier du coin.

J’ai vu des collègues succomber à des maladies en rapport avec leur métier.

J’ai vu des collègues succomber à des dépressions nerveuses à vie.

J’ai vu des collègues travailler dans des salles de classes insalubres par des temps de grands froids, de pluies diluviennes ou de chaleurs suffocantes.

J’ai vu aussi qu’ils ne se plaignaient pas devant leurs élèves pour ne pas leur communiquer leurs peines.

J’ai vu des collègues, jeunes filles débarquées du nord du pays, oubliées aux pieds des montagnes par un ministère doué pour le tri et la sélection des races. Des jeunes filles devenues vielles, qui ont vu leur jeunesses défiler sous leurs yeux. Mais j’ai aussi vu qu’elles n’avaient jamais lésiné sur les moyens d’aider les petits à acquérir du savoir, passant de longues nuits dans le froid implacable à préparer les leçons, corriger les examens, imaginer des moyens de combler les lacunes ....

J’ai vu qu’elles ne pouvaient pas se déplacer de Kasserine à Bizerte tous les week-ends et préféraient envoyer l’argent à leurs familles.

J’ai vu des professeurs séparé(e)s de leurs conjoints et de leur familles, qui parlent, les yeux pleins de larmes, de leurs bébés laissés chez la grand-mère a Sfax ou à Tozeur.

J’ai vu des professeurs se faire arrêter parce qu’ils avaient refusé d’enseigner le communiqué du 7 Novembre. D’autres subir des pressions parce qu’ils ont refusé de participer à ce fameux fond 26/26.

J’ai vu des professeurs apporter le diner, pendant le week-end, à des internes livrés à eux-mêmes par une administration impuissante.

J’ai vu des professeurs faire la collecte de fournitures et de couvertures.

J’ai vu des professeurs enseigner pendant les jours fériés et les dimanches gratuitement.

J’ai vu des profs remplacer des parents, des psychologues, des sociologues.

J’ai vu des collègues aider des mamans d’élèves tabassées et humiliées par leurs maris. 

Je sais que des professeurs donnent toujours très discrètement de l’argent pour les cours supplémentaires à un candidat nécessiteux pour qu’il ne soit pas gêné devant ses camarades. 

J’ai pleuré avec cette collègue qui vit seule avec son bébé, son mari travaillant dans une autre ville. J’ai pleuré avec elle le jour où elle est rentré du boulot pour trouver sa maison cambriolée, et son bébé à même le sol. J’ai vu des professeurs se faire agresser par des parents, ou pire, plus blessant, plus humiliant, par leurs propres élèves. J’ai vu des professeurs recevoir des menaces et être victimes de chantage. J’ai vu des professeurs mener des manifs. J’ai vu mes collègues partir soutenir d’autres collègues assiégés dans les locaux de l’UGTT à Thala.

J’ai vu des collègues hurler de douleurs à la perte de leurs élèves tombés en martyrs. J’ai vu une collègue mener une grève de la faim car elle a passé 23 ans à Kasserine et que sa vieille maman allait mourir seule à Tunis.

J’ai vu des professeurs pleurer de fierté et de joie en apprenant la grande réussite de l’un de leurs élèves.

J’ai vu des collègues pousser leurs élèves jusqu’au bout du bout pour qu’ils ne cèdent pas au désespoir, pour les arracher à la délinquance...ou à pire. Nous avons un Mont à Kasserine qui ne cherche qu’à les récupérer. 

J’ai vu tous mes collègues donnant une leçon MAGISTRALE de dignité quand ils ont refusé de demander des augmentations juste après la révolution alors que tous les autres corps de métiers l’ont fait. Nous étions, alors, occupés à sauver les examens nationaux. 

J’ai vu des collègues tomber d’épuisement sur l’estrade, ou allongés sur la table de la salle des profs, morts sur le champ de bataille.

J’ai vu des collègues de meilleures conditions de vie et de travail pour pouvoir rester debout, pour pouvoir aider le pays à se redresser, à former des générations dignes de leurs patrie. J’ai vu ces mêmes collègues et ami(e)s se faire traiter de traitres, de sangsues et de vendus!

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