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01/05/2019 10h:31 CET | Actualisé 02/05/2019 11h:39 CET

Tunisie: Échec de l’État ou les défaillances des politiques de développement régional

Depuis le début des années 1970, la Tunisie s’est dessaisie d’une politique de développement à forte connotation régionale au profit des politiques sociales et sectorielles.

Anadolu Agency via Getty Images

Le grave accident de la route survenu à l’aube du 27 avril 2019 causant la mort de douze ouvrières et ouvriers agricoles entassées à l’arrière d’une camionnette pick-up relance le débat sur les défaillances des politiques de développement régional en Tunisie. Cet échec structurel des politiques économiques de l’État est à associer à une constellation de défaillances des choix gouvernementaux. Cela n’empêche que les débats théoriques sur cette question ont été conduits, jusqu’à maintenant, selon une démarche plus au moins subjective. 

A) L’historique du problème 

Aussitôt indépendante, la Tunisie n’a pas cessé de multiplier les tentatives pour trouver une sortie du sous-développement. La diversité des expériences entreprises en matière de croissance et de développement prouvent la constance de cette préoccupation majeure des premiers gouvernements postindépendance. Ainsi, dès le lendemain de la décolonisation, c’est l’industrialisation tous azimuts qui a gagné les faveurs des décideurs de l’époque. Toutefois, l’absence de moyens de financement a guidé l’État qui était appelé à endosser le leadership de ce projet industriel à tenter une mainmise sur l’agriculture. La collectivisation des terres d’une part et la modernisation des systèmes productifs agricoles d’autre part lui semblaient suffire pour accroître les rendements et donc la production agricole. Ceci devrait permettre la satisfaction à bon marché des besoins alimentaires essentiels notamment ceux de la classe ouvrière d’un secteur industriel naissant. Mais l’échec du système des coopératives et son abandon avec la chute d’Ahmed Ben Salah ouvre la voie dès le début des années 1970 à une nouvelle stratégie industrielle, celle des industries substitutives d’importations à l’image de la plupart des pays en développement. Toutefois, la conjonction de facteurs tels que l’interventionnisme généralisé et excessif de l’État devenu à la fois le plus grand employeur, le plus grand investisseur et le plus grand producteur, l’inefficacité des choix d’investissement, le gaspillage et l’exiguïté du marché local n’ont pas tardé, dès le début des années 1980 à précipiter l’économie tunisienne dans une impasse singulièrement marquée par une faible productivité et un niveau d’endettement asphyxiant. Depuis, les actions économiques sont fondamentalement rythmées par la réalisation des exigences de la mondialisation. Le coup d’envoi est donné, dès le milieu des années 1990 par l’oubli presque total des petits agriculteurs installés dans les régions intérieures.

Dans la période qui a précédé la chute de l’Ancien Régime, le discours officiel n’avait de cesse de mettre en avant les supposées performances de ce modèle de développement. Empiriquement, tous les indicateurs socioéconomiques confirment le contraire. 

B) Disparités régionales et croissance économique à deux vitesses

Considéré pendant un si bon moment comme un modèle de réussite par les organisations internationales pour ses performances économiques, la Tunisie se trouve face à une réalité plus compliquée que le tableau offert par les différents discours propagandistes. Le drame de Sabala à Sidi Bouzid nous offre un exemple.

Actuellement le modèle de développement tunisien se trouve confronté à un problème de déséquilibre régional. Et bien que ce fut toujours le cas depuis l’indépendance du pays, les efforts qui étaient alloués pour réduire les disparités régionales étaient minces et font penser à une contradiction avec les intentions d’apporter une quelconque solution efficace. En effet, l’engouement d’une nouvelle dynamique vertueuse de développement dans les régions de l’intérieur a été très tôt portée par les perspectives décennales (1962 – 1971). Cette perspective s’est très vite évaporée et a succombé définitivement aux conséquences de l’échec de la politique des coopératives à la fin des années 1960. Depuis, les préoccupations de développement régional, même constamment présentes dans les discours officiels et les documents de planification économique, ont été résolument reléguées à un second plan. C’est dire ainsi, que depuis le début des années 1970, la Tunisie s’est dessaisie d’une politique de développement à forte connotation régionale au profit des politiques sociales et sectorielles. Pire encore, on a assisté notamment au début des années 2000 à une forte politisation des politiques de développement régional à dessein d’absorber un malaise visiblement grandissant dans les régions de l’intérieur sous l’effet conjugué du creusement des disparités territoriales, de la polarisation, d’une crise latente au niveau du monde rural, du chômage et des inégalités économiques.

Les écarts actuellement observés sont aussi liés à la situation du marché du travail local mais également aux performances économiques des régions. Ces écarts s’amplifient lorsqu’il s’agit du chômage des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur. Les inégalités régionales se posent aussi en termes de disparités économiques. Si les régions du littoral font partie de l’axe de compétitivité, les autres régions de l’intérieur (Sidi Bouzid, Kasserine, Seliana…) disposent de moins de compétences stratégiques et enregistrent des performances moyennes, voire même faibles. Dans une économie tunisienne, ouverte sur l’extérieur, dont le principal moteur à la croissance est l’exportation, les régions du littoral continuent à jouer un rôle prépondérant. Elles constituent le centre des branches phares de l’économie tunisienne. Contrairement à ce dynamisme économique du littéral, les régions intérieures font face à des problèmes économiques préoccupants : elles sont faiblement industrialisées et disposent de peu de branches attractives et à forte valeurs ajoutées. Ce déséquilibre se traduit sur le terrain par une polarisation des investissements privés dans les régions favorisées. Néanmoins, le problème de fracture entre les régions de l’intérieur et le littoral qu’on vient de décrire n’est pas nouveau. Il ne correspond pas à un résultat hasardeux puisqu’il s’agit en fait d’un lourd héritage historique accompagné de mauvaises orientations politiques.

C) Proposition citoyenne : le patrimoine comme moteur du développement régional

Le patrimoine est devenu depuis quelque temps, l’un des mots clés des politiques mondiales de développement. Riche en éléments patrimoniaux (matériel et/ou immatériel), les régions de la Tunisie profonde peuvent en tirer profit en transformant ce patrimoine, jusque-là non-productif, en une ressource qui produit de la richesse au niveau local

Pour tenir compte du caractère des opérations de valorisation qui peuvent être entreprises sur ce patrimoine, la notion de valorisation économique se réfère à des formes très diverses, marchandes ou non-marchandes, qui vont de la visite libre à l’offre de prestations de services payantes comme la restauration ou l’organisation de séminaires, en passant par la vente de produits d’inspirations patrimoniales (« Mergoum », « Klim », poteries…) pour arriver aux services d’accompagnement des visiteurs (guides, interprètes, transporteurs…).

Chacun donc peut constater que le patrimoine local est apte de confirmer sa vocation à être le support d’une activité économique à part entière, capable de générer des revenus et des emplois, et de contribuer à l’image et à l’attractivité de la Tunisie profonde, dans un contexte où chaque territoire, en concurrence avec l’autre, cherche à renforcer ses spécifiés propres. Les régions rurales sont largement concernées par ces démarches, à la fois parce qu’elles ont besoin de trouver des substituts à leurs activités traditionnelles en difficultés et parce qu’elles disposent d’un petit patrimoine important et valorisable. Les initiatives existent d’ailleurs mais elles restent encore timides et limitées dans l’espace.

La consommation et la production des services issus de ce patrimoine peuvent facilement renforcer les autres initiatives industrielles et/ou agricoles. C’est pourquoi la présence d’une stratégie nationale claire et méthodique en ce domaine peut être à l’origine d’un taux de croissance à deux chiffres dans ces régions jusqu’à maintenant oubliées. Pour qu’il en soit ainsi, l’action collective, le plus souvent animée ou coordonnée par les pouvoirs publics, est indispensable pour faire converger les actions des divers acteurs vers une plus grande valorisation de ce patrimoine local.

Mettre en valeur le patrimoine historique, folklorique et immatériel de la Tunisie profonde peut aussi offrir la possibilité aux PME d’en retirer des retombées ou d’y puiser les savoir-faire et les références nécessaires à l’innovation. Pour les collectivités territoriales, ça peut être une façon de donner une image positive à leur territoire et d’améliorer le cadre de vie. Ainsi tout processus de développement économique et social d’un territoire doit être fondé sur ses caractéristiques propres issues de sa nature et de son histoire et ne saurait répondre à un modèle général importé. De même, pour être un facteur de ce développement, le patrimoine doit être pleinement reconnu ainsi par sa population et non seulement identifié comme tel de l’extérieur. Mais cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Encore faut-il, dans un contexte de ressources rares, que l’apport attendu de sa valorisation soit jugé égal ou supérieur à celui d’autres projets économiques et sociaux. Confronté à la concurrence de ces derniers pour leur financement, les porteurs des projets patrimoniaux doivent démontrer une valeur supérieure. Malgré ses difficultés et ses limites, le calcul économique de cette valeur joue donc un rôle essentiel. Mais, vu la diversité des situations concrètes, aucune méthode ne saurait s’imposer a priori. Seule une grille générale d’analyse peut être légitimement proposée pour servir de guide dans chaque cas particulier.

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