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07/06/2019 10h:14 CET | Actualisé 07/06/2019 10h:23 CET

Tunisie: De la légitimité (ou pas) d'interdire des candidats aux élections

À partir du moment où nous avons des partis politiques qui veulent décider de qui fait de la politique, il y a conflit d’intérêts...

Anadolu Agency via Getty Images

Depuis l’annonce de la candidature de Nabil Karoui à la présidentielle, le parlement s’active à modifier la loi électorale afin d’empêcher l’ancien directeur de la chaine Nessma TV d’accéder a Carthage. Tout cela est-il constitutionnel et quel intérêt politique pour les partis politiques?

Rétro

Il faut se faire a l’idée que le concept du temps est forcément lié à la politique. Le timing de cette réforme montre bel et bien que la candidature de Nabil Karoui effraie les partis “classiques”. Conscients qu’ils ne pourront récupérer l’électorat populaire, désormais divisé entre Abir Moussi et Nabil Karoui, la solution juridique semble être la voie choisie. Une loi, discutée au parlement, pour rétroactivement empêcher les candidats issus du monde associatif ou médiatique de se présenter aux élections par souci d’équité.

Une loi contre qui?

Mais cette loi est-elle réellement faisable? Non. Car afin de modifier la loi électorale, il faudrait passer par la constitution. La nominations des membres à la Cour Constitutionnel a été retardée pendant des mois par le parlement. Un tiers du parlement et/ou le Président doivent être à l’initiative de la réforme de la constitution, selon l’article 143.  

Un processus long qui requiert consensus. Néanmoins, Il faut noter que Tahia Tounes, qui semble être à la manoeuvre, est la deuxième force du parlement. De plus, le Courant Démocrate a, étonnement, apporté son soutien à ce projet. Plusieurs risquent de suivre.

Mais cette loi va-t-elle aboutir? Si c’est le cas, s’oppose t-elle à Nabil Karoui par souci d’équité ou est-elle un déni de démocratie?

À partir du moment où nous avons des partis politiques qui veulent décider de qui fait de la politique, il y a conflit d’intérêts. La politique est un engagement, que nous pouvons tous choisir de réaliser.  

Ce qui est paradoxal, c’est que ce même conflit d’intérêt politicien souhaite interdire à des candidats ayant d’éventuels conflits d’intérêts de présenter leurs candidatures aux élections présidentielles.

Précisions

Olfa Terras n’a pas présenté sa candidature aux élections donc elle peut tout à fait continuer son travail associatif. Nabil Karoui a présenté sa démission de la gestion de Nessma TV depuis bien longtemps et son association Khalil Tounes ne comporte aucun discours politique.

Mais cette loi est de nature très dangereuse. Une modification de loi électorale pour des intérêts politiques tout cela “pour le bien du pays”. Ça nous rappellerait presque des souvenirs, pas si lointains..

La légitimité

Réformer la constitution n’est jamais facile. Surtout quand elle n’a que 5 ans. La vraie question qui se pose est celle de la légitimité de faire de la politique. Les candidats “hors-système” sont vus comme incompétents à l’exercice du pouvoir. Néanmoins, la politique ce n’est pas uniquement la direction d’une administration, sinon on élirait aussi les hauts fonctionnaires.

Une grande partie de la politique est l’exercice de la campagne électorale. Dans le contexte actuel, non pas national, mais mondial, où la “sentimentalisation” de la politique est une réalité, l’importance de la campagne de proximité et de la communication qui l’entoure est essentielle.  

Celui qui gagne est celui qui crée un lien, presque émotif, avec le peuple.

La démarche de 3ich Tounsi en leur donnant la voix et la démarche de proximité de Nabil Karoui est une preuve de la révolution technique du concept de campagne. Ainsi, si les partis veulent nous faire croire que la légitimité de faire de la politique ne se résume qu’aux capacités de gouverner, les élections ne seraient qu’un vaste entretien d’embauche alors qu’en réalité c’est beaucoup moins rationnel. 

Inconsciemment, on ne cherche pas un chef mais un guide. Alors certes, Nabil Karoui et Olfa Terras sont loin d’être l’exemple de l’anti-système.

Mais peut être, est-il temps, que l’entre-soi politique Tunisien subisse un sursaut à travers cette campagne qui lui fait réaliser qu’il est temps d’installer un débat d’idées. Car à force d’instaurer une personnification de la politique, format “mercato estival”, on finit par voter pour la personne qu’on apprécie le plus. Exclusivement.

Et surtout, s’il faut rétablir un lien de confiance, il doit passer par une réponse politique aux populistes et non par une réponse juridique. Sinon petit à petit, la légitimité va changer de camp. Du moins celle qui compte, la légitimité populaire!

 

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