MAGHREB
16/09/2013 14h:56 CET | Actualisé 16/09/2013 20h:35 CET

Tunisie: L'affaire Mohamed Brahmi met en évidence les défaillances du ministère de l'Intérieur

Flickr/gr33ndata
Ministère de l'Intérieur

Le ministère de l’Intérieur savait que le député Mohamed Brahmi était menacé par un groupe intégriste, mais pas le ministre Lotfi Ben Jeddou, visiblement mis à l’écart par ses subordonnés. Une alerte avait été reçue des services étrangers, américains, selon le document publié par Al Maghreb samedi 14 septembre mais les services sécuritaires l’avaient négligée, et il y a eu mort d’homme. L’affaire, très grave, accable le ministère de l’Intérieur.

Au courant d’un éventuel assassinat, le ministère de l’Intérieur n’a pas réagi

Après la révélation par Taieb Laguili, membre de l'Initiative pour la recherche de la vérité sur l'assassinat de Chokri Belaïd (IRVA), de l'existence d'un document interne du ministère de l’Intérieur datant du 15 juillet dernier, dans lequel la direction générale des services spéciaux informe la direction générale de la sûreté publique que, d’après les "services de renseignements étrangers (CIA)" Mohamed Brahmi pourrait être la cible d’un groupe intégriste. Le député Mahmoud Baroudi a affirmé ce lundi sur Mosaïque FM détenir un autre document similaire, datant du 13 juillet. Le ministère de l’Intérieur était donc au courant que le député était menacé mais n’a pas agi en conséquence.

Contactée par le HuffPost Maghreb, la veuve de Mohamed Brahmi affirme que "la révélation de ces documents n’est pas une surprise". Cette alerte des services étrangers envoyée au moins à deux reprises, les 13 et 15 juillet 2013, par la direction générale des services spéciaux à la direction générale de la sûreté publique, la famille Brahmi n’en savait rien. "Pas la moindre notification" affirme Mme Brahmi. Son mari n’a même pas bénéficié d’une protection rapprochée comme cela devrait être le cas quand une personnalité est menacée. Une négligence des services de sécurité dont Mme Brahmi impute la responsabilité première au parti Ennahdha. "Il y a eu des alertes des services étrangers et c’est Ennahdha qui les a négligées". La veuve de l’élu de Sidi Bouzid compte "porter plainte contre Ali Larayedh, Rached Ghannouchi et Lotfi Ben Jeddou devant la justice internationale" car désormais elle "ne fait pas confiance" à ceux qui gouvernent la Tunisie.

Le ministre de l'Intérieur écarté par ses services?

Juste après les révélations de Taieb Laguili vendredi dernier, le ministère de l’Intérieur s’était défendu via un communiqué publié sur sa page Facebook:

"Le travail des forces de sécurité a ses propres règles dont le secret et la discipline, et l'institution sécuritaire comme tant d'autres institutions reçoit plein d'informations ou déclarations émanant de ses propres sources ou obtenues dans le cadre de la coopération internationale avec des pays amis et frères, informations qui sont traitées et évaluées et au vu desquelles des procédés techniques et scientifiques sont engagés bien avant d'informer les politiciens des résultats." lit-on dans le communiqué.

Des arguments qui ne convainquent pas. Il y a eu mort d’homme. Un élu du peuple a été tué par 14 balles devant chez lui. Les services sécuritaires étaient au courant qu’il était la cible d’un groupe intégriste une dizaine de jours avant que cela ne se produise et n’ont pas pris les mesures qui auraient permis de d’éviter l’assassinat. L’affaire est pour le moins grave. Pis, le ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou avoue ne pas avoir été informé de cette alerte des services étrangers. Comment se fait-il qu’il ne soit pas mis au courant d’une affaire aussi grave? La question reste en suspens.

Ben Jeddou, qui peu de jours après l’assassinat de Brahmi paraissait impuissant et dépassé, affirmant même vouloir démissionner le plus tôt possible, est toujours en poste. Aujourd’hui, il n’est pas seulement dépassé par les événements, il semble avoir été écarté par ses subordonnés. Il ordonne l’ouverture d’une enquête interne pour comprendre pourquoi il n'a pas été informé, et les "raisons pour lesquelles cette alerte n’a pas fait l’objet de vérification". Ce sera tout, pour le moment.

De grandes défaillances

Le 17 juillet, dans le quartier où habitait Mohamed Brahmi, une maison soupçonnée d’être le QG d’un groupuscule intégriste avait été perquisitionnée. Les agents de la brigade anti-terroriste qui ont effectué l’assaut ont saisi des armes mais aucune arrestation n’a été enregistrée ce jour-là selon le journal La Presse. Il s’agirait de la maison où se cachait Abou Baker Hakim, un extrémiste activement recherché. Huit jours plus tard, Mohamed Brahmi est tué devant chez lui. Abou Baker Al Hakim est désigné le lendemain, lors d’une conférence de presse du ministre de l’Intérieur, comme le suspect numéro 1.

Lire >Confusion autour de l'efficacité du ministère de l'Intérieur face à la menace terroriste

"Aucun rapprochement n’a été fait (par les services de sécurité) entre l’assaut sur cette maison et l’alerte reçue des services étrangers concernant la possibilité de l’assassinat de Mohamed Brahmi" s’étonne Mahmoud Baroudi sur Mosaïque FM. Ce ne sera pas la seule défaillance. Le quartier dans lequel une maison est le QG d’un groupe intégriste et dans laquelle on a saisi une grande quantité d’armes devrait être sous haute surveillance. Mais Brahmi a reçu 14 balles devant son domicile. Son meurtrier a en plus eu le temps de s’enfuir. Visiblement, la zone manquait de surveillance.

Mohamed Lejmi, ancien directeur du district de l’Ariana, a été écarté après l’assassinat de Brahmi. Accusé par Taieb Laguili vendredi dernier d’avoir facilité la fuite de Boubaker Al Hakim lors de l’assaut du 17 juillet, il déclare dans le journal arabophone Assabah News "ne pas avoir été informé de l’alerte des services étrangers" et "n’avoir reçu aucune information dans ce sens", affirmant qu’il était "en congé du 6 au 22 juillet".

Mais Mohamed Lejmi avait également fait l’objet de critiques au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd, les deux assassinats politiques ayant eu lieu dans son district de l’Ariana.

Déficit dans le renseignement, police parallèle, infiltrations et guerre des clans, les allégations contre ministère de l’Intérieur retrouvent avec les dernières révélations sur l’assassinat de Brahmi un terreau fertile à la controverse. Une chose est sûre, de grandes défaillances existent au sein du ministère de l’Intérieur. L’affaire de Mohamed Brahmi en est bien la preuve.

Lire >Assassinat De Mohamed Brahmi: La piste "djihadiste" est-elle crédible?