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21/10/2019 11h:28 CET | Actualisé 21/10/2019 11h:28 CET

Tunisie, Algérie, Liban: La morale renaîtrait-elle?

Cette prise de conscience, simultanée et massive, de la nécessaire moralisation de la vie publique, augure de grands changements.

ANWAR AMRO via Getty Images

Trois pays, des demandes similaires. Par leur ampleur, d’abord: des manifestants par centaines de milliers. Par leur assemblage: toutes mouvances confondues, comme si, pour une fois, par-delà les clivages, un même objectif unissait les êtres. Par-delà les schismes politico-religieux qui émiettent l’électorat de Kais Saied, par-delà les milices libanaises, d’obédiences politiques et religieuses divergentes, par-delà les opinions mêlées de ceux qui, depuis le 22 février dernier, manifestent tous les vendredis à Alger, un même élan soulève ces foules, les unifiant malgré leurs différences. Une unification par la demande.

Kais Saied a rassemblé autour de lui, des franges dissemblables de la société tunisienne: jeunes tunisiens, oubliés des autorités et avides de vivre, groupes d’extrême droite, tant gauchisants qu’islamistes radicaux, partis tel “Al Karama”, aux contours flous, et qu’unit une violence revancharde à l’égard du système en place. Il y a eu, certes, les voix de certains électeurs d’Ennahdha (laquelle a, cette fois, pris le train trop tard), mais ce qui interpelle le plus est le 30% de votants, étrangers à tous les partis. Le mouvement qui anime tous ceux qui ont voté pour Saied, est, avant tout, un dégoût, virant à la haine, à l’égard des politiciens, rendus, à tort ou à raison, responsables de tous les maux du pays. Tous dans le même sac: ceux qui, depuis huit ans, se sont succédés au pouvoir, sans améliorer d’un iota la qualité de vie des tunisiens, ceux ayant érigé corruption, manigances et intérêt personnel, au rang de credo politique. Dès lors, voter pour Saied équivalait à voter contre tous ces gouvernants qui, depuis huit ans, se sont livrés sans états d’âme à leurs petites affaires, tandis que le pays périclitait, que les institutions publiques, déjà délabrées, atteignaient doucement un point de non-retour.

Le mot qui revient le plus dans la bouche des pro-Saied, pour décrire leur candidat est “l’homme intègre”, une qualité désormais considérée comme nécessaire, pour un homme d’Etat. Que cette qualité soit reconnue de manière aussi unanime, sans aucun souci pour le programme du futur président, représente un indicateur essentiel. Les tunisiens, écœurés de voir la classe au pouvoir, rafler postes et privilèges, s’enrichir de manière outrancière, exigent désormais haut et fort que leurs futurs dirigeants rompent avec toute cette fange. La moralisation de la vie publique n’est plus une décision venue d’en haut et régentée par de soigneux calculs, mais une demande de masse, montant des citoyens vers ceux qu’ils choisissent d’élire. Certes, la partie est loin d’être gagnée, et bien des tunisiens ont choisi, aux législatives, le mouvement Ennahdha qui a gouverné le pays entre 2011 et 2014 avec son triste bilan d’extrémisme religieux, d’assassinats politiques et de tentatives pour abolir la dimension laïque de l’Etat tunisien. Mais, les sociétés changent de manière insidieuse, toute en nuances. La vague qui a mené Saied, “l’homme propre”, au pouvoir couvait depuis des années, au sein de la population. Sans doute, faut-il encore quelques années pour que les tunisiens prennent leur distance avec Ennahdha et ses comparses… Mais les sociétés ont une “horloge biologique” complexe, qui peut s’emballer au moment où on s’y attendait le moins…

Ce qui est remarquable est que d’autres sociétés, presque au même moment, expriment une exigence similaire. Depuis cinq jours, les villes du Liban, Beyrouth en tête, sont le siège de manifestations de grande ampleur, réclamant le départ des dirigeants corrompus et le “nettoyage” de la scène politique. Selon certains observateurs, c’est sans doute la première fois que les libanais, s’élèvent au-dessus de leurs schismes, religieux et politiques, pour s’exprimer en tant que citoyens d’un même pays.

A nos côtés, l’Algérie résiste, depuis février dernier, aux tentatives du régime d’assainir la situation tout en restant en place. Semaine après semaine, le peuple descend dans la rue, réclamant le départ de tous les dirigeants ayant entouré l’ancien président Bouteflika.  Malgré le “sacrifice”, par le général Gaied Salah, de bien des ministres et dignitaires corrompus, pour tenter d’apaiser les foules et de rétablir l’ordre, les algériens continuent de manifester, réclamant le départ de tous. Quelle sera l’issue du bras de fer engagé? Les deux parties ne veulent pas en venir à une guerre civile, mais la population algérienne est difficile à démonter. Voici plusieurs mois que les manifestations se poursuivent, toujours très pacifistes, mais semblant pousser les dirigeants actuels vers une exaspération de moins en moins contenue, au fil du temps.

Cette prise de conscience, simultanée et massive, de la nécessaire moralisation de la vie publique, augure de grands changements. Tout comme, d’ailleurs, le refus, par les peuples, des castes dirigeantes qui détiennent entre leurs mains le bien-être des citoyens. Citoyens dont elles se servent, mais qu’elles oublient de servir. Allons-nous vers l’extinction de la structure verticale, pyramidale du pouvoir, au profit d’une nouvelle forme de gouvernance, plus éclatée, moins personnalisée, infiniment plus difficile? Les sociétés n’ont pas fini d’avoir besoin d’un chef, d’un guide, d’une image, et l’encensement de Kais Saied le prouve. Mais, au sein de tout groupe social couvent des désirs contradictoires.

Pourtant, un jour, un courant dominant se dessine qui cristallise en une seule tendance les orientations divergentes. Il semble que nous soyons parvenus à un de ces points de cristallisation que connaissent les sociétés et qui augurent de virages, approuvés au début, dénoncés par la suite, virages quand même ! L’élément infiniment positif et qu’on ne peut qu’applaudir réside en l’exigence, clamée haut et fort par les citoyens, d’une moralisation de la vie publique : celle des hommes (et femmes) politiques, en premier lieu. Des politiciens propres, dans un pays propre, un peuple qui prend l’initiative de nettoyer ses villes, dans un élan qu’il me plaît d’imaginer spontané, même si certains affirment le contraire. On peut aussi faire de la politique à grands coups de balais et de pinceaux de couleurs.

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