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05/04/2019 17h:14 CET | Actualisé 05/04/2019 17h:15 CET

Tunisie : Abir Moussi, un « mal » nécessaire

Dans cette chakchouka que les politiques ont érigé en stratégie, prions Dieu qu’un jour Abir Moussi se retrouve dans un débat face à Samia Abbou, seule à pouvoir la « correctionner » et « l'éparpiller façon puzzle », comme dirait Audiard.

ElHiwar Ettounsi

Présidente du Parti destourien libre (PDL) depuis août 2016, Abir Moussi arrive tel un ovni sur la scène politique tunisienne. Elle a très discrètement « raccompagné vers la sortie » l’ancien Premier ministre Hamed Karoui et Abderrahim Zouari, ancien ministre des Affaires étrangères.

Cette avocate de 45 ans sait faire parler d’elle. On peut penser ce que l’on veut d’elle, mais on sera unanimes sur le fait qu’elle est habile et certainement meilleure de jour en jour. Abir Moussi est littéralement en train de faire une OPA sur le bourguibo-benalisme, ou du moins ce qu’il en reste. 

Alors que Nidaa avait tenté de récupérer l’appareil benaliste, qu’il est en train de se faire ravir par le très stratégique Salim Azzabi, véritable deus ex machina de l’actuel Premier ministre Youssef Chahed et futur leader de Tahia Tounes, Abir Moussi a réussi un exploit : peser sur le débat politique. La nature a horreur du vide, paraît-il. Un adage qui explique en partie l’exploit de l’avocate et femme politique.

Au même moment, Kamel Morjane va s’enfermer dans un ministère de la Fonction publique sous les ordres de Youssef Chahed ou Mondher Zenaïdi, qui aurait pu être l’homme de la situation, est toujours dans l’hésitation. Or, comme dit le proverbe « celui qui hésite, regrette ». C’est ce qui risque d’arriver à ce dirigeant, synthèse du bourguibo-benalisme, sollicité de part et d’autre.

Revenons-en à Abir Moussi. Pourquoi ce succès soudain ? Ce ne sont certainement pas ses propositions politiques ou sociales qui font sa popularité car, de ce côté-là, elle plonge dans un vide benaliste. Sa réussite, elle la doit plutôt à son populisme mais qui est la résultante du consensus post-politique.

C’est en réalité l’absence d’un débat démocratique effectif sur des alternatives possibles qui a contribué au succès de Abir et qui l’a propulsée comme « la voix du peuple », ou en tout cas d’un certain peuple. 

La classe politique tunisienne en général n’arrive pas à saisir le rôle des passions dans la constitution des identités politiques. C’est de là que vient l’incapacité à comprendre et à combattre le phénomène Abir Moussi. Car il y’a une approche digne de l’amateurisme où ces décideurs fraîchement propulsés sur scène confondent la tradition libérale -qui a comme composante la liberté individuelle et le pluralisme- et la tradition démocratique -qui elle, insiste sur la souveraineté populaire et l’égalité-.

Les partis politiques se rassemblent — et se ressemblent — dans une théorie dominante d’un pseudo-consensus. Cette théorie voudrait imposer la fin du modèle conflictuel du politique et l’avènement DU consensus ! Or, le politique implique toujours une opposition nous/eux. C’est la raison pour laquelle le consensus qu’appellent de leurs vœux les défenseurs de cette « démocratie non partisane » ne peut pas exister et ce ne sont des politiciens sans expérience qui risquent de le faire naître. Car en politique, on se doit de dessiner une frontière et définir un extérieur, ce « eux » qui donne au parti son identité et assure la cohérence du « nous ». 

Donc tous ces micro-partis qui ont fleuri ne l’ont fait que pour la gloire égotique de leur président. D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder les « mariages » politiques, cette « agitation d’alliance », chacun cherchant du « réconfort politique », sans bien sûr se confronter programme contre programme, idée contre idée, mais plutôt égo contre égo, voire vide idéologique contre vide politique. 

Eh bien, tout cela participe à l’ascension d’Abir Moussi. C’est de tout cela qu’est née Abir Moussi : des mauvais choix politiques — ou non-choix — de ceux qui la critiquent mais pour de mauvaises raisons. Mais malheureusement l’émergence d’un parti comme le PDL n’est sans doute pas un signe de bonne santé démocratique car contrairement au proverbe  « il ne faut pas de tout pour faire un monde. »

C’est au contraire un symptôme de recul. La Tunisie, en devenant élitiste et en s’éloignant des valeurs d’égalité et de justice, fera de plus en plus grossir les mouvements extrémistes. On doit d’ailleurs utiliser la montée ou la baisse de ces extrêmes comme baromètre d’évolution du pays. Dans les périodes où les leaders abusent des pouvoirs et négligent le peuple, l’extrémisme se développe.

Et dans cette chakchouka que les politiques ont érigé en stratégie, prions Dieu qu’un jour Abir Moussi se retrouve dans un débat face à Samia Abbou, seule à pouvoir la « correctionner » et « l’éparpiller façon puzzle », comme dirait Audiard.

Ce jour-là, tous les Tunisiens seront devant leur écran et bien plus nombreux que pour une confrontation entre le Club et l’Espérance. Lors de cette confrontation dont on pourrait tous rêver, en plus de crever le petit écran, les deux « pétroleuses » tunisiennes risquent bien de… nous crever les tympans.

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