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09/07/2018 16h:41 CET | Actualisé 09/07/2018 16h:41 CET

Tunis est déjà belle, Madame!

Dans ce qui suit, l’utilisation du mot “Souad” n’est plus qu’un procédé de style. Il signifie un projet ou une vision; la personne, la femme, compte très peu en comparaison au projet qu’elle porte.

Anadolu Agency via Getty Images

Quelques secondes après son élection au poste de mairesse de Tunis, un journaliste lui posa la question: “Quelle est votre vision pour la ville?”, Souad (ndlr: Abderrahim) a répondu: “Notre première priorité est maintenant l’esthétique de la ville Tunis (جمالية المدينة)”.

Il s’agit de 13000 Hectares, Madame. Dans les treize mille hectares de la circonscription Tunis, il y a une Medina, l’un des tissus urbains médiévaux les mieux préservés au monde et qui comprend une constellation géante de monuments historiques dont certains ont treize siècles d’âge. Il y une ville coloniale qui est un merveilleux exemple d’urbanisme méditerranéen et qui est le cœur battant, haletant, d’une capitale qui abrite presque tous les centres de pouvoir du pays à l’exception du palais présidentiel. Il y a deux énormes plans d’eau: Une lagune (le Lac) qui comprend un ancien et peut être un futur port de Tunis et autour de laquelle le destin entier d’une ville est en train de se dessiner. Et un lac (Sebkhat Essijoumi) autour duquel une tragédie urbaine et sociale est en train de se dessiner. Il y a un parc (le Belvédère), exemple unique d’un aménagement paysager urbain au Sud de la Méditerranée, un merveilleux jardin que la ville ne cesse de grignoter [et cela se passe aujourd’hui-même]. Il y a un aéroport, une gare centrale, une cité olympique datant des années 70, des hectares de zones ou de friches industrielles, des hôpitaux, des écoles, des universités... Il y aussi (et j’ai envie de dire surtout) des terrains encore nus qui ont le potentiel de changer le sort du pays entier et peut-être de toute cette partie de la Méditerranée!

L’histoire retiendra que le premier élu local à la tête de la mairie de Tunis a estimé que les priorités de cette ville en 2018 étaient d’ordre “esthétique”. Alors esthétisons! Tunis est déjà une belle ville, Madame. Il s’agit d’une Ville! Un monstre de ville, un drame de ville, une calamité de ville! Mais, sans chauvinisme et en toute objectivité, il s’agit aussi d’un “coin du monde” c’est-à-dire d’un exemple d’entité urbaine significatif, important, précieux pour l’Humanité. Elle est le témoin tangible de notre contribution à la civilisation.

Pourquoi s’inquiéter? Tunis, sale, meurtrie, pauvre, gouvernée sans réel plan directeur et sans vision a bien besoin d’un coup de beauté. La situation est comparable à celle de mettre un patient accidenté, avec fractures multiples, entre les mains d’un maquilleur. Commençons donc par un petit brushing! Plus sérieusement, quel est donc le risque d’avoir un/une maire islamiste, qui n’a aucune connaissance de la chose urbaine, à la tête de Tunis, aujourd’hui? Le risque est gros.

Pour commencer, il est utile de souligner quelques points qui ont été utilisés comme arguments contre Souad et qui éloignent le débat de ses points centraux:

1 - Le problème n’est pas directement lié à la question des mères célibataires que l’on remercie du fond du cœur –au passage- parce qu’elles ont fait tomber net le masque du personnage.

2 - Le problème n’est pas lié non plus au nombre de votants et aux tractations post-vote des élections municipales. Souad est élue et représente maintenant tous les Tunisois (c’est-à-dire, les habitants de la circonscription de Tunis).

3 - Le problème n’est pas non plus une question de féminisme ou de misogynie. Le fait que le maire soit homme ou femme ne change rien à mon argumentation qui suit. D’ailleurs, Souad est malheureusement un avatar derrière lequel se cachent des hommes et des femmes qui trouvent en elle des intérêts. Le fait qu’elle soit femme, islamiste et non voilée a certes été utile dans la stratégie de campagne. Il est surement utile aujourd’hui pour asseoir une légitimité et une originalité révolutionnaire. Mais, une fois le remue-ménage passé, ni le genre de la mairesse et ni son non-foulard ne lui serviront, comme ils ne seront d’aucune utilité à personne.

Souad n’est pas une étrangère à la scène politique tunisienne post-révolution. Cela veut dire, qu’en théorie, elle devrait avoir perdu (ou gagné) le bénéfice de notre doute ou d’un quelconque enthousiasme féministe ou révolutionnaire. Mais il semblerait que la mémoire courte nous fasse défaut. Souad fait partie d’un parti politique auquel, jusque-là, elle a obéi au doigt et à l’œil. D’ailleurs, elle n’a pas fêté sa nomination avec un selfie avec un magnifique paysage de Tunis vu du balcon de la mairie. Elle n’est pas descendue prendre une photo à la Kasbah avec ses co-citadins au pied de la mairie. Elle n’a pas posté une photo de groupe avec ses futurs collègues co-élus municipaux. À la place, elle a publié une photo d’elle, au milieu des hommes de son parti. Erreur de communication? Non, triste erreur de loyauté. La photo nous dit que la loyauté première -ici- n’est ni envers les femmes réjouies de voir une mairesse à Tunis pour la première fois, ni envers cette ville qui l’a portée démocratiquement à devenir sa “cheikha”. La loyauté est au parti, prioritairement. La couleur est annoncée.

Dans ce qui suit, l’utilisation du mot “Souad” n’est plus qu’un procédé de style. Il signifie un projet ou une vision; la personne, la femme, compte très peu en comparaison au projet qu’elle porte. Je vais essayer de démontrer pourquoi le projet “Souad”, même avec toute la bonne volonté du monde, n’aura aucune loyauté réelle pour une ville comme Tunis. Je vais essayer aussi d’expliquer pourquoi la gravite est spécifique au cas de Tunis. Et je pars du postulat qu’une gouvernance locale non-loyale, ou même partiellement loyale, est une forme de colonisation. Le mot est lourd, mais il n’y en a pas d’autre.

“Souad” n’arrive pas seule. Qu’elle le sache ou pas, elle a un projet, et ce n’est pas le prétendu non-projet “esthétique” qu’elle annonce. Souad arrive avec un bagage de références nouvelles, d’utopies et de visions urbaines (et sociales et politiques) nouvelles pour la petite circonscription qu’est Tunis. Ces références sont ultra-libérales, hygiénistes, moralistes. Souad, probablement sans le savoir, rêve d’un autre Tunis au lieu de rêver d’un meilleur Tunis. Cet autre Tunis, nouveau, n’est pas l’invention de Souad. Il est déjà dormant depuis longtemps, il attend seulement de tomber entre les mains conciliantes qui le feront émerger. Il attend les mains qui n’auront pas la loyauté nécessaire pour défendre férocement une vision dans laquelle Tunis est une ville inclusive et durable, multipolaire et ou le rôle du gouverneur est d’accompagner et de réguler son évolution “naturelle”.

Qu’a fait la conquête arabe sinon laisser se mourir Carthage et fonder une ville nouvelle à Tunis? Qu’a fait la colonisation française sinon laisser se mourir la Medina et construire une ville adjacente, à la hauteur des loyautés nouvelles? Qu’a fait la gouvernance corrompue, depuis les années 80 sinon de laisser pourrir l’une et l’autre et migrer vers les quartiers nouveaux? Gouverner le Grand Tunis dont le noyau ne cesse de se déplacer n’est pas un jeu. Le choix est presque binaire à ce stade, et c’est dans la circonscription Tunis qu’il se joue:

Option 1: Opter pour une ville décentralisée (ce mot est-il valable au sein d’une même ville?) au sein de laquelle chaque quartier est un noyau, chaque quartier est riche d’un atout donné. Ou alors...

Option 2: Choisir de re-centraliser les richesses, vers des quartiers nouveaux, en l’occurrence autour du Lac, favoriser la migration des noyaux économiques et les centres de pouvoir et laisser le reste se paupériser lentement et surement. Les politiques urbaines de Tunis ont déjà pris ce second chemin, c’est le chemin facile. Et la grande douleur, est de voir qu’au moment où il a fallu voter, Tunis semble avoir donné les rênes à ceux qui ne sauront pas modérer ce choix. Au moment où il a fallu voter, Tunis a voté pour sa perte.

Tunis a besoin d’un plan directeur clair et qui soit présenté clairement au public. Tunis a besoin de transports en commun. Tunis a besoin d’espaces verts. Tunis a besoin d’espaces publics. Tunis a besoin de solutions écologiques et durables pour la gestion de ses déchets et de son énergie. Tunis a besoin de mixité urbaine et sociale. Tunis a besoin que l’on désenclave chacun de ses quartiers qu’ils soient riches ou pauvres. Tunis a besoin d’un grand investissement par quartier pour catalyser un développement multi-nucléé. Tunis a besoin de vraies politiques de sauvegarde de son patrimoine bâti. Tunis a besoin que l’on arrête immédiatement d’y construire des échangeurs et des voies rapides. Tunis a besoin que l’on arrête de le prendre pour un circuit de formule-1. Tunis a besoin d’arrêter de manger ses espaces verts. Tunis a besoin, maintenant, d’arrêter que les incivilités d’État donnent raison aux incivilités du citoyen. Tunis a besoin d’arrêter tout de suite de ségréger et de diviser ses habitants. Tunis a besoin de citoyens conscients et avertis. Tunis a besoin de gouverneurs conscients, avertis, et qui aiment et respectent cette ville (un minimum).

À la place, Tunis a choisi que l’on puisse en faire une ville subalterne. Souad –le projet- est vicieux et latent. Il ne fera rien pour arrêter la fuite en avant urbaine. Il la favorisera. Il accueillera à bras ouverts les investisseurs en pétrodollars pour qu’ils construisent le joyau de la Méditerranée, dont les reflets se mireront dans les eaux du Lac. Al-Madina al-Fadhil: sans chats de gouttières et sans chiens errants, sans saletés qui débordent, sans immeubles menaçant ruine, sans écriteaux sur les murs, sans chauffards en sueur qui blasphèment au volant, sans gaillards avec leurs cageots de bières dans la malle, sans mères célibataires et enfants hors-mariage. Elle aurait le plus haut minaret d’Afrique, et des hôtels sans alcool, ou uniquement en arrière-boutique. Al-Madina al-Fadhila, est 100% halal, en plus. Bien sûr, aucun train, mais que dis-je, aucun chemin, aucune piste, n’emmènera de Sijoumi au nouveau port de Tunis. Il y aura -comme il y a déjà aujourd’hui- des navettes privées qui, le matin, emmèneront les agents de nettoyage, de sécurité, de gardiennage, les baby-sitters, les techniciens, les secrétaires, les profs et les maîtres d’école, et toutes les petites mains de la ville et les déposeront le soir, du compound du Lac à Place Barcelone. Les portes de la ville ferment le soir. Mais, les habitants d’al-Madina al Fadhila, n’étant pas des barbares, iront bien sûr, se balader le week-end dans les parcours touristiques des rues jugées sans danger de la ville ‘historique’, dans les pittoresques Avenue Bourguiba, Avenue de la Liberté, Rue de la Zeitouna, Rue du Pasha. Fin du cauchemar.

J’écris parce que je vois ce cauchemar prendre forme d’un jour à l’autre. Cela fait plus de 15 ans que je répète cette histoire à quiconque veut l’entendre. L’unique différence, c’est que je ne me doutais pas, il y a 15 ans, que le compound serait une Madina Fadhila Halal. Mais quelle différence, au final? Il y a d’autres qui connaissent cette histoire, c’est rassurant. Il y a ceux qui sont en train de l’écrire, lentement, sans en connaitre l’issue, en croyant bien faire: Attirer les investissements, faire de Tunis le joyau (la Yakouta, dirait Souad) de Méditerranée etc etc..

Ce projet - qui s’appelle maintenant “Souad” - a été lancé dans les années 80 et ne s’arrêtera pas. Ce qu’il est encore possible de faire c’est de l’atténuer, d’en négocier l’impact, de se battre pour la chose publique, de se battre pour la terre, en gros! Il est encore possible de rêver d’un Tunis multi nucléé, connecté, pluriel, où chaque quartier est ‘riche’. Souad ne le fera pas, elle fera des retouches de maquillages ici et là, comme elle a promis, en préparant le tapis rouge pour al-Madina al-Fadhila. Et c’est pour cela qu’elle est aujourd’hui là où elle est.

PS: Le jour où je verrai le moindre signe que Souad (la mairesse) fera des choix différents que ceux que je lui attribue, je présenterai mes excuses publiques. Entre temps, je prends l’entière responsabilité de ce procès d’intention. Dieu protège Tunis.

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