TUNISIE
23/08/2018 17h:05 CET | Actualisé 23/08/2018 17h:07 CET

Trappes: après l'appel de son chef Abou Bakr al-Baghdadi, Daech s'est-il trop précipité pour revendiquer l'attaque?

L'assaillant était, certes, fiché S, mais s'est attaqué à sa propre famille et présentait des troubles psychiatriques.

TRAPPES - Au lendemain de l’appel à poursuivre le “jihad” par le chef de l’État islamiqueAbou Bakr al-Baghdadi, le groupe jihadiste a rapidement revendiqué, ce jeudi 23 août, l’attaque au couteau qui a fait deux morts et un blessé à Trappes (Yvelines). Toutefois, des éléments font douter enquêteurs et autorités d’un lien direct entre l’assaillant, qui a été abattu par la police, et Daech.

Le ministre de l’Intérieur a ainsi décrit le profil d’un “déséquilibre plutôt que quelqu’un d’engagé et quelqu’un qui pouvait par exemple répondre aux ordres et aux consignes d’organisations terroristes et de Daech en particulier”.

Alors, le groupe terroriste s’est-il précipité? D’après les premiers éléments de l’enquête, l’individu abattu par la police lors de son interpellation était fiché pour des faits d’apologie du terrorisme remontant à 2016. Toutefois, les enquêteurs ne considéraient pas dans l’immédiat cette attaque comme terroriste et le parquet antiterroriste n’avait pas été saisi jeudi en début d’après-midi.

- D’une part les victimes sont la mère et la sœur de l’assaillant, ce qui fait pencher les enquêteurs pour un différend familial, selon des sources policières citées par plusieurs médias.

 

- D’autre part, lors d’une conférence de presse, Gérard Collomb a souligné les “troubles psychiatriques importants” de l’individu, plutôt que son affiliation au jihadisme.

- Enfin, la rapidité avec laquelle l’État islamique a revendiqué l’attaque (moins d’une heure), sans fournir de preuve de son implication et ce au lendemain de l’appel de son chef, peut semer le doute.

Sur BFMTV, Sébastien Pietrasanta, “consultant terrorisme” pour la chaîne, a conseillé la prudence quant à cette revendication.

“Il faut être particulièrement prudent en la matière, d’autant plus qu’il y a eu une ambiguïté cette dernière année sur des revendications de l’Etat Islamique, qui ont pu être opportunistes. Cette revendication apparaît au lendemain de la vidéo du chef de l’EI qui encourageait les sympathisants à commettre d’autres actes terroristes un peu partout dans le monde”, note-t-il.

De plus, “on peut s’interroger sur certaines revendications, comme celle de la tuerie Las Vegas. Jusqu’à l’an dernier, l’EI, pour des raisons de crédibilité, ne s’amusait pas à revendiquer de manière opportuniste, mais désormais, vu l’affaiblissement de Daech, il y aurait eu un changement de stratégie dans les revendications. Là on voit bien que l’EI revendique très rapidement cet acte à Trappes, il faut rester prudent”, conclut-il.

Las Vegas, un tournant dans la stratégie de Daech?

Comme le souligne Sébastien Pietrasanta, la tuerie de Las Vegas a mis en lumière une faille dans la communication de l’EI. Le 1er octobre 2017, un tireur isolé posté au 32e étage du Mandalay Bay tire au fusils d’assaut faisant 59 morts et 527 blessés. Peu après, Daech revendique l’attaque et assure queStephen Craig Paddock, un retraité américain millionnaire et amateur de jeux d’argent, était un soldat du califat. Selon eux, il se serait converti à l’islam plusieurs mois auparavant et aurait un nom de guerre, Abu Abd al-Barr al-Amriki.

Mais des détails intriguent: rien ne permet de relier Stephen Craig Paddock à l’EI et aucun autre détail n’est donné. Ensuite, “l’assaillant s’est suicidé selon la police américaine, ce qui dénote complètement avec le mode opératoire d’un jihadiste vouant allégeance à l’Etat islamique”, notait sur France 24, Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur de ”État islamique, le fait accompli” (éd. Plon)

Près d’un an plus tard, rien ne permet encore de faire un lien entre Daech et le tueur de Las Vegas, ce qui peut faire penser à une revendication opportuniste,voire mensongère, de la part de l’organisation jihadiste. “L’État islamique, qui souhaite vraiment qu’on s’intéresse à lui, est prêt à revendiquer n’importe quoi ces jours-ci, sachant que ses partisans ne croient pas le gouvernement ni les médias”, estimait le spécialiste du terrorisme Paul Cruickshank peu après la tuerie.

Ce jeudi 23, le chercheur spécialiste des questions islamistes a d’ailleurs estimé que Las Vegas avait constitué un tournant dans ce domaine:

 

“Daech insuffle un esprit terroriste”

Quand l’Etat islamique revendique un attentat perpétré en son nom, il en profite en fait surtout pour envoyer un message à ses sympathisants. “Dès l’instant où ils ont approuvé cet attentat et où ils ont présenté l’auteur de cette attaque comme étant un soldat de l’État islamique, oui, ils donnent un signal à d’autres sympathisants pour reproduire le même type d’acte”, expliquait à France info le chercheur Romain Caillet, à propos de l’attentat de Marseille qui a fait deux morts en octobre 2017. Un attentat qui, comme l’attaque de Trappes, n’avait pas été mené au nom de Daech même si son auteur, qui n’était pas connu des services de renseignement, avait téléchargé des vidéos jihadistes peu avant de passer à l’acte. A l’inverse, l’assaillant de Trèbes, en mars 2018, avait clairement exprimé son allégeance à Daech.

Il faut dire que le bénéfice est important pour l’EI, dans la mesure où les chances de succès de ces actes isolés sont grandes. “C’est quelque part le ‘stade ultime du terrorisme’. Des gens très dangereux qui vont passer à l’acte du jour au lendemain. C’est complètement imprévisible et indétectable. Ça ne peut pas être intercepté par les services de renseignement (puisque ça sort de leur zone de surveillance) et ça maintient la terreur”, note Wassim Nasr.

En octroyant un “label” Etat islamique à ses sympathisants qui passent à l’acte, Daech cherche à inciter encore davantage ses admirateurs. Avec, en creux, le message suivant: plus besoin d’être un Abdelhamid Abbaoud pour devenir un soldat du califat, une simple attaque improvisée, quel que soit son bilan, suffira à recevoir les honneurs de l’EI. Quitte à se montrer moins regardant sur le profil des assaillants, comme cela pourrait être le cas pour Trappes?

C’est ce qui avait été observé pour l’attentat de Nice, où se posait déjà la question de “l’opportunisme” de Daech. Le ministre de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, décrivait la situation en ces termes: “Daech n’organise pas, Daech insuffle un esprit terroriste contre lequel nous combattons”. C’est cet “esprit terroriste” qui s’est exprimé à travers les assaillants de Las Vegas, mais aussi de Marseille et désormais de Trappes, comme veut faire croire l’Etat islamique.

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