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16/11/2018 12h:14 CET | Actualisé 16/11/2018 12h:14 CET

"Tous mes rêves partent de gare d'Austerlitz" de Mohamed Kacimi: du très grand art !

Capture d'écran

 

Le décor est installé. Nous sommes bel et bien dans une prison pour femmes à la veille de la fête de Noël. Et pour être plus précis, à l’intérieur de la bibliothèque de la prison dirigée par Barbara. Dès le début de la pièce, Zélie nous raconte son rêve de la veille : elle monte dans un train à la gare d’Austerlitz pour aller à Nevers ou Dijon ou Brive. Face à elle, dans le même compartiment, un jeune homme qui ne songe qu’à l’approcher et faire sa connaissance.

Ce rêve, Zélie le raconte tous les jours à ses codétenues. Et Barbara de lui dire : “Eh bien ça fait deux ans et vingt-trois jours que tu fais le même rêve, deux ans et vingt-trois jours que tu prends chaque nuit le même train à la gare d’Austerlitz”.

Elles sont cinq à vivre derrière les barreaux, sous les cris des corbeaux, à se raconter des joies intimes et de grands malheurs, pour se raccrocher aux moindres branches de la vie. Elles ne se livrent pas d’emblée. Chacune distille son secret petit à petit, avec lenteur, pour extraire du récit ce qui va attirer la curiosité et faire durer l’intérêt.

Chaque détenue raconte son parcours jalonné de misère sociale, de violence conjugale, de retrait de l’autorité parentale, d’agression sexuelle… La bibliothèque se laisse raconter les vicissitudes et les afflictions des femmes internées. Et leurs joies pour échapper à l’enfermement. Parce qu’il suffit parfois de mettre de l’imagination dans ce vécu carcéral pour sortir de prison : du Riesling 2011 dans des verres vides, des langoustines dans des assiettes aussi vides…

Frida, la dernière arrivée, encore sous le choc de la nouveauté, n’arrive pas encore à s’y faire. Elle prend tout au pied de la lettre. Et Barbara, toujours elle, de lui donner les conseils adéquats : “Ecoute-moi bien, Frida, si tu tiens vraiment à sauver ta peau ici, si tu veux sortir vivante d’ici, t’as intérêt à jouer, à jouer tout le temps, comme nous… Nous jouons tout le temps… ”

Cette pièce qui raconte la solitude, le déchirement, la tristesse des femmes enfermées, elles qui s’évadent de mille et une façons de leur prison. L’espoir n’est jamais loin lorsque l’on sait que les mots sont dirigés par Mohamed Kacimi et la scène par Marjorie Nakache. Nul chausse-trappe ni basse-manœuvre quand les rêves, qu’ils partent de gare d’Austerlitz ou d’ailleurs, sont à ce niveau de beauté et d’inventivité.

Du grand, du très grand Mohamed Kacimi à consommer sans modération.

Pièce de Mohamed Kacimi

Mise en scène par Marjorie Nakache

Avec Jamila Aznague, Gabrielle Cohen, Olga Grumberg, Marjorie Nakache, Marina Pastor et Irène Voyatzis.

Jusqu’au 18 novembre 2018 au Théâtre 13 / Seine 30, rue du Chevaleret – 75013 Paris

Ensuite jusqu’au 2 décembre 2018 au Studio Théâtre de Stains 19, rue Carnot – 93240 Stains