MAROC
30/10/2018 18h:49 CET | Actualisé 31/10/2018 10h:52 CET

"Tous conducteur de train": Après l'accident ferroviaire, la famille du conducteur détenu demande sa libération

“Si nous sommes ici, ce n’est pas seulement pour le soutenir. Nous appelons surtout à ce qu’il ait le droit à un procès équitable".

AIC Press

REPORTAGE - A côté du tribunal de première instance (TPI) de Salé, des femmes, des hommes et des enfants se pressent d’enfiler des tee-shirts blancs à l’effigie du conducteur du train qui a déraillé le 16 octobre dernier à Bouknadel. Sur cette image, l’homme est sur un lit d’hôpital, la tête couverte d’un bandage, la main droite l’est aussi partiellement. En bas, un slogan écrit en rouge: “Tous conducteur de train”. Ni la pluie, ni le vent ne les auraient empêchés de se réunir ce mardi 30 octobre à 11h pour brandir leurs pancartes et surtout témoigné leur soutien à cet homme tristement sorti de l’anonymat: Laarbi Rich. 

En détention provisoire depuis le 23 octobre, il est poursuivi pour homicide et blessures involontaires. Le déraillement du train de Bouknadel où il figure sur la liste des 125 blessés avait aussi fauché la vie à 7 autres personnes, dont le chef de train. Aujourd’hui, une deuxième audience du procès de ce conducteur est prévue. 

Sa famille, ses proches, ses voisins mais aussi ses amis et collègues cheminots, brassard rouge au bras, sont venus de Kénitra, pour la plupart d’entre eux, pour participer au sit-in. “C’est une présence qui nous réconforte, mais au fond de moi, la douleur augmente de jour en jour”, confie au HuffPost Maroc Jamila Cherrab, la femme de ce conducteur de train. 

Une famille en deuil 

“Je suis doublement choquée! Je le suis par cet accident ferroviaire tragique dans lequel mon mari est une victime et par sa détention à laquelle personne ne s’attendait”, raconte-t-elle, la voix entrecoupée de larmes. Elle s’arrête un moment et sort son mouchoir pour les sécher, puis poursuit: “Je n’avais encore jamais mis les pieds dans un commissariat ou un tribunal et jamais Laarbi au bout de ses 30 ans de service n’a eu de problème ou d’accident quelconque ”, affirme-elle.

Du récit de son arrestation, sa fille aînée, Manal, 19 ans, s’en rappelle comme d’un cauchemar: “Papa a passé quatre jours sur un lit d’hôpital après l’accident.  Et au bout des premières 48h passées à la réanimation, des agents de la gendarmerie sont venus lui poser des questions. Vendredi soir, papa est enfin rentré à la maison. Nous pensions alors qu’il était de retour auprès de nous”, confie-t-elle. Mais, lundi matin, Laarbi, qui venait de retrouver sa famille à Kénitra, est emmené pour être auditionné par le procureur du roi près le TPI de Salé. “Après avoir subi une audition de 8h à 20h, il est rentré, mais la nuit a été courte: à 6h30 mardi, les agents sont revenus pour l’arrêter”, dit-elle, précisant que l’arrestation a plongé dans l’incompréhension toute sa famille et ses proches venus le voir à la maison.

“Il était dans un état physique lamentable, il tremblait et ne tenait pas debout. Nous avons été sidérés par sa mise en détention”, s’indigne Amina Cherrab, la belle sœur de Laarbi. Sa colère est celle de tous les participants à ce sit-in. “On pouvait s’attendre à tout mais pas à cela!”, rétorque le beau frère Hicham pour qui Laarbi est “un bon père de famille qui n’a pas mérité ce qui lui arrive”. “Il est marié à ma sœur depuis 20 ans et à aucun moment je ne l’ai vu manquer de respect à quiconque”, témoigne-t-il. 

Pour sa famille, la place de Laarbi n’est pas derrière les barreaux d’une prison. Et c’est le message qu’elle a tenu à transmettre dans ce sit-in où les manifestants criaient en chœur: “Liberté pour Laarbi”. “Nous demandons une nouvelle enquête, car Laarbi est victime. Il ne peut être tenu pour responsable du déraillement du train et qu’on supprime 30 ans de loyaux services rendus à l’ONCF”, estime sa femme.

“Dégage Lakhlii”, “Non à la hogra (mépris), non à l’injustice”, ou encore “Nous revendiquons la reddition des comptes”, les slogans fusent et chaque pancarte est un cri de colère. “Nous continuerons à clamer l’innocence de mon oncle Laabi, il doit être libéré”, nous déclare une jeune militante portant le drapeau national, Hajar Lachheb, voisine de la famille Rich. “Je l’appelle oncle Laarbi parce qu’il est comme un père pour moi. J’ai grandi avec ses enfants dans le même quartier”, confie-t-elle. Alors pour soutenir ses voisins, Hajar Lachheb a lancé une campagne de soutien via réseaux sociaux. “J’ai voulu apporté mon aide comme je le pouvais. J’ai donné mon sang comme l’ont fait plusieurs Marocains et je continuerai à me battre pour oncle Laarbi”, lance-t-elle déterminée.

AIC Press

À qui la faute?

Comme elle, des cheminots sont aussi venus soutenir leur collègue. Répondant à l’appel lancé par le syndicat national des cheminots affilié à la CDT (Confédération démocratique du travail), ils estiment que “les poursuites engagées contre leur collègue ne sont pas fondées”. “Soutenir Laarbi relève d’un devoir professionnel et syndical”, déclare au HuffPost Maroc, le secrétaire général de ce syndicat, Youssef Ouassissou. Cheminot, il a côtoyé Laarbi pendant des années. “C’est un homme qui a toujours accompli son travail comme il se doit. Il est discipliné et consciencieux”, témoigne-t-il. Et de préciser que le soutien du syndicat est dicté par la conviction unanime de ses collègues de l’urgence de le laver de toute accusation et de le libérer. 

Pour le syndicat, “la direction générale de l’ONCF doit assumer sa responsabilité dans cet accident” et admettre que “ce conducteur a été victime d’un accident de travail”. “Nous appelons au retrait immédiat des poursuites et nous ne ménagerons aucun effort pour y arriver”, promet Youssef Ouassissou. Le syndicat, qui a appelé, dans un communiqué publié le 27 octobre, la direction générale de l’ONCF à ouvrir un dialogue “responsable” sur le sujet mais également sur le dossier revendicatif des cheminots, s’engage à mobiliser des avocats en soutien à ce conducteur de train.

Ils sont pour l’instant une vingtaine d’avocats a avoir inscrit leurs noms pour assurer la défense de Laarbi Rich. Poursuivi conformément aux articles 432 et 433 du code pénal, il risque 5 ans de prison ferme. “Si nous sommes ici, ce n’est pas seulement pour le soutenir. Nous appelons surtout à ce qu’il ait le droit à un procès équitable. Malheureusement, nous constatons déjà que des éléments de l’enquête ont été endommagés notamment  des enregistrements vidéos du train 9 qui auraient été effacées. Et cela sème le doute dans cette affaire”, s’indigne le président de l’Association Chemoue (bougies) pour l’égalité, Mohamed Ghafri. 

Aux yeux de ce militant, l’accident ferroviaire de Bouknadel engage une responsabilité à deux niveaux: “Une responsabilité logistique liée aux infrastructures du réseau ferroviaire de l’ONCF et une autre politique, celle d’un département ministériel sensé veiller sur la bonne marche de ce moyen de transport. Laarbi, lui, sert de bouc émissaire”.