MAROC
12/06/2018 12h:14 CET | Actualisé 12/06/2018 22h:31 CET

Tour d’horizon de la photographie au Maghreb avec Abdelghani Fennane, du 19e siècle à aujourd'hui

Un voyage à travers le temps qui débute au Maroc, sous le règne du sultan Moulay Addelaziz.

Gabriel Veyre
Autoportrait, Casablanca, 1908, courtesy of Galerie Lumière des roses

PHOTOGRAPHIE - Retracer deux siècles de photographies de trois pays différents, dans un seul ouvrage. C’est le défi que l’écrivain chercheur Abdelghani Fennane a choisi de relever dans son ouvrage intitulé “La photographie au Maghreb: Enjeux symboliques et créations artistiques”, et publié en janvier dernier aux éditions Aimance Sud.

Pour ce livre qui a nécessité trois années de travail, ce professeur de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech a dû faire appel à des auteurs reconnus pour leurs publications et pour des actions menées dans le champ photographique, mais aussi à des fins connaisseurs du Maghreb et de sa scène artistique. Ce collectif est composé de 17 auteurs venus du Maroc, d’Algérie, de Tunisie mais aussi de France comme Rachida Triki, Mohamed Rachdi, Fatima Mazmouz, Christian Caujolle ou encore Bernard Millet.

Yasmina Bouziane
Sans titre, alias n° 6, La Signature 1993-1994,courtesy of the artist and Galerie 127, Marrakech

Au fil des contributions, le lecteur redécouvre le Maghreb à travers le regard de ses photographes, qu’il s’agisse d’un explorateur européen envoyé en mission à Tunis au 19e siècle ou d’un jeune Marocain déambulant dans les quartiers populaires de Casablanca, appareil photo digital à la main.

Fennane propose ainsi au lecteur un tour d’horizon de la photographie au Maghreb d’aujourd’hui et d’hier. Il débute son voyage au Maroc au 19e siècle, sous le règne du sultan Moulay Addelaziz qui, initié à la photographie par l’ingénieur français Gabriel Veyre, prenait plaisir à prendre des photos du palais et notamment de son harem. 

Après avoir dépoussiéré d’anciennes photos de Tlemcen en Algérie, le livre fait un bond de quelques décennies pour nous présenter les nouveaux visages de la photographie contemporaine maghrébine. On découvre alors que la photographie, qui a su traduire le rapport des sociétés maghrébines avec l’image, est devenue plus qu’une simple forme d’art.

Hela Ammar

Le livre vient ainsi combler un vide dans la littérature au Maghreb qui ne proposait jusqu’alors aucun ouvrage sur le sujet, explique Abdelghani Fennane. Petit aperçu de ce livre dédié aux connaisseurs comme aux néophytes, à travers cet entretien.  

HuffPost Maroc: Qu’est-ce qui vous a encouragé à publier ce livre? 

Abdelghani Fennane: Pour une pratique [la photographie] qui existe dans cette région du monde depuis bientôt deux siècles, l’aberration d’une telle lacune était flagrante, au point d’avoir été un bon stimulant pour mener à terme cette belle aventure. L’amour de la photographie depuis toujours, une fréquentation du milieu de la photographie depuis 2009, mais aussi le cadre de ma recherche, lequel se situe dans ce qu’on appelle les études post-coloniales et l’horizon d’un Maghreb unifié qui a bercé la génération dont je fais partie, ont également été des facteurs qui m’ont amené à concevoir ce projet qui me paraissait au début énorme et disproportionné par rapport à mes moyens. Il n’y avait aucune structure de recherche pour m’appuyer et je n’ai bénéficié d’aucun soutien financier.

Nadia Benchallal
From shore to shore, 1992-1999, courtesy of the artist

Qu’est-ce qui a marqué la photographie ancienne au Maghreb?

La photographie ancienne au Maghreb est en gros marquée par l’idéologie de son époque: préjugés raciaux, stigmatisation de l’autre, stéréotypes… Ceci dit, il est difficile et injuste de la réduire à cette réalité méprisante. Gabriel Veyre a célébré le Maroc dans sa photographie. La complexité de l’œuvre photographique de Gaëtan de Clérambault dans son travail sur le haïk, la valeur ethnographique et documentaire de la photographie d’autres photographes tels que Marcel Flandrin au Maroc, de Samama Chikli en Tunisie, ou de Joseph Pedra en Algérie, sans oublier de signaler leur valeur esthétique, sont indéniables. Il faut revendiquer cette photographie comme un legs culturel maghrébin et une partie prenante de la culture visuelle maghrébine. C’est un moment de mutation important dans les sociétés maghrébines dont on refoule l’histoire par négligence, parce qu’il nous ramène à une blessure, celle de la colonisation et par déni ou résistance. 

La photographie au Maghreb a-t-elle évolué différemment qu’en Europe ou ailleurs? Si oui, pourquoi ?

Il y  a des similitudes quant à l’évolution de la photographie dans les pays du Maghreb en comparaison avec d’autres régions du monde. Que l’on observe ce qui s’est passé en France, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, en Afrique, en Égypte, la photographie a été d’abord un outil dans les mains du pouvoir politique, a suscité des peurs superstitieuses, des réticences la qualifiant d’art mineur ou moyen avant d’accéder à une forme de reconnaissance. Parlant de sociétés arabes, africaines et maghrébines, elles ont subi cette technique comme une intrusion voire un viol. C’est pourquoi l’avènement de la photographie autochtone dans les pays du Maghreb est passé par la réappropriation de la mémoire et de l’espace. Il y a d’autres similarités à relever: le dédoublement du regard sur soi par le regard de l’Autre (l’Occidental), la censure et la méfiance politique vis-à-vis de la photographie comme trace, le défaut de structures (musées, photothèques, écoles de photographie, galerie, marché de l’art…), et d’une éducation au regard. 

Zahrin Kahlo

Du Harem de Lalla Essaydi aux femmes en burka de Meriem Bouderbala, le personnage féminin est souvent le sujet principal des photographes du Maghreb...

C’est même le sujet par excellence de cette photographie. D’où le choix de la photo de Yasmina Bouziane sur la couverture. C’est le retournement du regard, des clichés et l’ébranlement du rapport dominant-dominé dont le rapport homme-femme est une variante essentielle par-delà les indépendances et leurs illusions dans les sociétés maghrébines.

La nudité et le corps, sont également de plus en plus présents dans la photographie contemporaine, comme chez Hicham Benohoud, Mohamed Benaouise ou Majida Khattari. Est-ce une sorte de révolution? 

J’ajoute Fatima Mazmouz, Safaa Mazirh. C’est du courage. Beaucoup de courage. Mais ce courage ne se limite pas à la nudité, il se manifeste aussi dans la prise de risque. Deux noms me viennent en particulier à la mémoire: Leïla Alaoui qui a été victime des attaques terroristes à Ouagadougou, une tragédie qui fait d’elle une martyre de cette photographie émergente, et Omar D., très peu connu, qui a superbement documenté la décennie noire en Algérie. La “révolution” se fait dans le temps. Oui, il n’y a d’art que comme demande de liberté et la nudité n’est qu’une forme parmi d’autres de cette revendication: le droit politique d’être un sujet.

Lalla Essaydi
Harem #4b, 2010, courtesy of the artist and of Edwyn Houk Gallery, and Tindouf Gallery Marrakech

La religion se mêle souvent à la photographie contemporaine au Maghreb, parfois comme bruit de fond et parfois comme thème principal. Pourquoi cet intérêt pour ce thème?

La religion, comme vous le savez, se mêle de tout. Elle est partout dans nos sociétés. C’est elle qui garantit la fonte de la société dans un seul corps. Et ce corps devient une doxa, c’est-à-dire un discours de pouvoir qui étouffe tous les autres discours autour de lui. Des photographes comme Georges Mehdi Lahlou, Meriem Bouderbala, Mounir Fatmi savent à quoi ils s’en prennent. C’est le noyau dur qui cristallise presque toutes les résistances.

Dans quelle direction la photographie du Maghreb est-elle en train d’évoluer? 

Les photographes maghrébins de la diaspora axent leurs travaux sur la question de la mémoire, de la trace, de la filiation, de l’entre-deux, du trauma, de la décolonisation comme chez Malik Nejmi, Nadia Benchellal, Zineb Sedira, Carolle Benitah, Mohamed Bourouissa… Chez Kader Attia, Bruno Boudjellal, Mounir Fatmi, le travail sur la fracture identitaire les amène à explorer d’autres territoires et à multiplier les démarches et les matériaux. C’est une façon de déconstruire l’origine. La critique sociale et politique prend le dessus pour d’autres photographes qui continuent à vivre dans leurs pays. Beaucoup travaillent aussi sur l’espace.

Que reste-t-il encore à faire pour encourager les jeunes talents dans le Maghreb?

Il faut à la base travailler sur la transmission pour créer des citoyens demandeurs d’art et pour cela, il faut des espaces de création et de discussion. Il faut que les galeries s’ouvrent davantage à la photographie. L’édition de livres, de photos ou sur la photographie, est aussi fondamentale. Un livre, c’est toujours une somme qui assure la continuité d’une action dans le temps et permet le dialogue des générations.