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13/05/2019 10h:19 CET | Actualisé 13/05/2019 10h:19 CET

Télévision "ramadanesque": Quelque chose de pourri au royaume du petit écran…

Bien des penseurs, dont Pierre Bourdieu, ont dénoncé la violence symbolique qu’exerce la télévision sur la structure mentale des êtres, sur leurs choix, leurs goûts, leurs modes de vie.

Capture écran/Youtube/El Hiwar Ettounsi

Comme à chaque mois de Ramadan, la télévision tunisienne, toutes chaînes confondues, nous donne à voir et multiplie les exploits. Entre sitcoms, feuilletons, et soirées festives, le paquet est mis. Penchons-nous donc sur le paquet!

Les lignes qui suivent émanent d’un jugement personnel. Sans doute sera-t-il partagé par certains... En vérité, le spectacle télévisé, toutes catégories confondues, est poignant et l’adjectif est loin d’être excessif. Poignantes les sitcoms qui prétendent nous divertir, et si possible, nous faire rire! Heureux sont ceux auxquels elles arrachent un sourire: anecdotes et situations sont d’un tel infantilisme qu’on les dévisage étonné, sans doute amusé, voire agacé…

À l’heure de grande écoute, peu avant vingt-heures, sonne le moment du feuilleton. Si on délaisse l’intrigue, cet habillage plus ou moins crédible, on découvre que les mêmes ressorts sont à l’œuvre: amour, argent, affaires et combines (sales de préférence...) Certes, ces ressorts animent toute fiction, mais pourquoi, dans nos feuilletons, sont-ils mis au service d’une histoire triviale, élémentaire dans ses dialogues, simpliste dans ses situations, tirant les personnages vers le bas, comme si au fil des épisodes, l’important était d’abaisser les individus, de les déprécier, de les peindre sous leur plus mauvais jour? À travers ces feuilletons, concoctés pour Ramadan, coule une atmosphère prétendument “réaliste”. En vérité, ces histoires exhalent une ambiance triste et sale, bourrée de péripéties où tous les (mauvais) coups sont permis. Fascinés, tels des papillons face à une flamme, les citoyens restent scotchés devant les “fils de l’une”, les “filles de l’autre”! Au fil des soirées, ils avalent des scénarios amers et rances, qui ne font pas rêver…. Pourquoi choisir de tels contenus? Certains réalisateurs prétendent vouloir décrire la société telle qu’elle est, dans sa réalité la plus crue! L’intention est respectable, comme toute intention, même s’il est sans doute plus utile de montrer la réalité telle qu’elle pourrait ou devrait être!

Quant aux émissions d’animation, elles sont pour le moins “pittoresques”: le décor, soucieux de se donner des allures traditionnelles, eu égard au mois saint, s’orne d’un fatras de tapis aux couleurs vives, de tables basses, ornées de plateaux en cuivre ; au sol quelques coussins épars pour faire relax! Les tenues des participants, également soumises à la nécessité de “faire traditionnel”, arborent couleurs et pompons qui les rendent tout bonnement folkloriques…. Lorsqu’on quitte les tenues pour admirer les dames, on est frappé par leur extrême ressemblance: même chevelure déliée, blonde de préférence, même visage refait selon une “marque déposée”: front lissé, joues tendues, fuyant vers les oreilles, bouches pulpeuses, frôlant l’obscène ; tout cela donne des physionomies n’exprimant qu’un angélisme béat, des visages où le sourire se transforme en rictus grimaçant… Le résultat est pitoyable! Que ce visage relooké, ayant perdu tout naturel, toute possibilité d’expression, soit pour ces dames le nec plus ultra de la beauté et l’image requise pour être dans le ton, voilà qui est triste pour elles! Il faut croire que la vie leur paraît si creuse qu’elle ne suffit pas à animer leurs traits et qu’il faut, à tout âge, effacer la trace des ans pour arborer un masque, sans âme derrière, et bien le plastifier par un maquillage adéquat ... Plus grave est l’impact de ce modèle sur les femmes, jeunes ou moins jeunes, qui, devant leur écran, admirent telle actrice, chanteuse ou animatrice, et rêvent de lui ressembler! Est-ce cela ”être belle” pour une tunisienne, aujourd’hui?

À chaque mois de Ramadan, la télévision bénéficie d’un audimat exceptionnel pour lequel elle met les petits plats dans les grands. Dans le choix de ses “prestations”, intervient avant tout l’Audimat: celui-ci conditionne le choix de tel animateur, que l’on sait attractif et vendeur ; il détermine aussi le thème du feuilleton de la soirée: une intrigue construite avec des ingrédients consensuels, sans sujets qui fâchent, tournée de telle manière qu’elle interpelle avant tout la fibre émotionnelle de celui qui regarde. Cette mobilisation préférentielle du registre émotionnel, inhérente à l’image, mène souvent les spectateurs à un acquiescement tacite: c’est que l’image est redoutable, par sa puissance d’évocation et sa capacité à faire exister ce que l’on voit. Dès lors, tout un travail (le plus souvent inconscient) s’effectue chez les spectateurs, façonnant leurs opinions, déterminant leurs catégories du beau, du bien….

Autre élément: lorsqu’une chaîne choisit d’exploiter un même feuilleton, quatre saisons de suite, c’est qu’audimat à l’appui, ce feuilleton a bénéficié d’un succès considérable. Succès expliqué, en partie, par l’identification opérée entre les personnages et une large frange de ceux qui les regardent. Mais, par delà cet effet-miroir, réalise-t-on la banalisation, voire l’apologie implicite, que l’on fait du comportement de certains groupes sociaux: jeunes désœuvrés, vivant d’expédients, s’adonnant à tous les trocs possibles, exprimant une violence verbale et physique, souvent poussée à l’extrême? Autant de comportements sanctifiés, grâce à “mère-télévision” qui nous les refile, tels des rappels de vaccin, d’un mois saint à l’autre! Les raisons de ce choix, qui dépassent largement les besoins de l’audimat, imposeraient un long travail d’analyse, loin des idées reçues…    

Bien des penseurs, dont Pierre Bourdieu, ont dénoncé la violence symbolique qu’exerce la télévision sur la structure mentale des êtres, sur leurs choix, leurs goûts, leurs modes de vie. Mais, depuis Bourdieu, la télévision s’est vue concurrencée, de manière redoutable, par des réseaux sociaux qui enferment les individus dans un maillage d’opinions, de contre-opinions, de faits divers, dramatisés et érigés en phénomènes de société. Ce maillage devient pareil à une seconde peau, dont il est difficile de se départir. Comparée à ces réseaux sociaux qui nous gouvernent et nous fichent, la télévision paraît, désormais, bien anodine. Elle garde toutefois sa part de “violence symbolique” aux périodes fastes, tel le mois de Ramadan où on revient vers elle, comme en pèlerinage vers un passé, auquel les images du petit écran demeurent mêlées, tels ces vieux films en noir et blanc, qu’on revoit ému, et acquis d’avance… Alors, pour quel feuilleton opterez-vous ce soir?    

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