MAROC
07/11/2018 18h:15 CET | Actualisé 12/11/2018 00h:06 CET

Technopole de Laâyoune: comment des centaines de millions de dirhams sont partis en fumée (EXCLUSIF)

La livraison d'une partie du chantier était programmée pour 2018.

ENQUÊTE - Février 2016. Mohammed VI visite le chantier de la technopole Foum El Oued de Laâyoune. Doté d’une enveloppe de 2 milliards de dirhams, le projet dont les travaux ont débuté en 2014 s’étend sur 126 hectares et est censé accompagner le complexe industriel de production d’engrais de Phosboucraa, qui emploie 2.000 salariés.

La technopole est stratégique: elle vise à insuffler une dynamique économique à la ville et, plus largement, à la région. Un pôle R&D, un pôle de soutien au développement économique des régions du Sud, un pôle culturel ainsi que des infrastructures sociales sont prévus au titre de la première phase (655 millions de dirhams). Une université Mohammed VI Polytechnique, un lycée et un centre de compétences industrielles complètent le projet.

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Maquette de la Technopole Foum Loued de Laâyoune

Mais près de deux ans après le lancement des travaux, en octobre 2016, des pluies diluviennes s’abattent sur les provinces du Sud et provoquent les crues d’Oued Sakia El-Hamra. Le plus grand barrage de la région cède. La situation est critique dans les quartiers voisins de l’oued. Laâyoune et ses communes sont enclavées. Les routes nationales sont impraticables et les inondations font un mort et plusieurs blessés.

Comment, malgré l’implication de multiples bureaux d’études internationaux, l’OCP et l’agence du bassin hydraulique de Sakia El Hamra, un tel fiasco n’a pu être évité?

Dommage collatéral, le chantier de la technopole Foum Loued de Laâyoune est complètement inondé. Pis, les maîtres d’ouvrage OCP et Jacobs Engineering se rendent compte, après des centaines de millions de dirhams investis, que le site choisi ne convient pas à l’aménagement du projet et que tout est à reconstruire. La livraison qui était programmée pour 2018 est compromise. Selon une source proche du dossier consultée par le HuffPost Maroc, le chantier aura au minimum trois ans de retard. Comment, malgré l’implication de multiples bureaux d’études internationaux, l’OCP et l’agence du bassin hydraulique de Sakia El-Hamra, un tel fiasco n’a pu être évité?

“C’est la faute des bureaux d’étude. Divers scénarii ont été avancés mais aucun d’entre eux ne prévoyait que le barrage de Sakia El-Hamra puisse céder. Malgré cela, un emplacement plus élevé aurait dû être privilégié dès le départ”, confie, sous couvert d’anonymat, une source au sein de l’OCP.

Etudes de faisabilité bâclées

Contacté par le HuffPost Maroc, le bureau d’étude Acri-In, en charge de l’étude de faisabilité maritime, a d’abord accepté de nous rencontrer avant de se rétracter. Son argument : “c’est une catastrophe mais seul l’OCP est habilité à vous parler de ce chantier”. Khalil Taji, ingénieur environnemental de l’entreprise, a cependant concédé, lors d’un échange téléphonique, l’existence d’un problème, tout en essayant d’en minimiser l’impact. “De petites erreurs ont été commises mais rien de bien grave.” La réalité est bien plus alarmante. Nos sources assurent que l’OCP a décidé de changer d’emplacement et de tout reconstruire.

Le nouveau site choisi se situe à 5 km plus au nord du premier emplacement, sur la route de Terfaya. La nouvelle zone est plus élevée que la première. Sur le fiasco de l’ancien chantier, les ingénieurs de Acri-In se dédouanent en pointant du doigt la data topographique transmise par l’agence du bassin hydraulique de Sakia El-Hamra qui, selon eux, serait incomplète voire fausse.

“Les données topographiques sur la zone étaient minces, nous ne connaissions pas la réalité du terrain”, avoue Khalil Taji. “Les études de l’agence hydraulique ont donc servi de base pour notre étude de faisabilité. L’erreur la plus fatale aura été d’avancer que l’axe de la technopole est dans l’axe de l’Oued. C’est faux dans la mesure où la topographie était erronée car il y a du sable. Nous ne pouvions donc pas savoir quelle était la vraie structure de l’oued”, argue-t-il.

“Il faut aussi savoir qu’en plus du barrage de Sakia El Hamra, il y a un barrage naturel de dunes de sable censé protéger la zone de Foum Loued. On peut l’apercevoir depuis la route menant a la commune d’El Mersa. Lors d’une crue similaire à la fin des années 70, ce dernier avait joué son rôle. Il a pourtant cédé lors de la crue de 2016”, continue l’ingénieur de Acri-In. Il avance que malgré l’alerte de crue reçue, la Wilaya et l’Agence du bassin hydraulique de la région n’auraient pas libéré la quantité d’eau déjà comprise dans le barrage de Sakia El Hamra. Acri-In va plus loin et pointe du doigt des dysfonctionnements graves dans la maintenance du barrage de Sakia El Hamra, qui auraient été fatals. “Celui-ci était déjà à moitié plein. Si il avait été vidé et dragué correctement, il n’aurait pas cédé et la catastrophe aurait pu être évitée”, fustige Khalil Taji.

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Cordon dunaire sur la route d'El Marsa

Calcul d’épicier

Contacté par notre rédaction, Rachid Rhandi, directeur de l’Agence du bassin hydraulique de la région, dément la version du bureau d’étude. “C’est Acri-in qui a travaillé la topographie. Au contraire, nous avons alerté sur le fait que la zone est inondable”, dément-il. “Ils sont allés trop vite. Leurs ingénieurs ont adapté les résultats de leurs études aux prérequis nécessaires à la réalisation du chantier. Mais ils se sont heurtés à une crue décamillénale, qui n’arrive qu’une fois tous les 10.000 ans. Cela a révélé au grand jour la faiblesse de leurs simulations”, continue le directeur de l’agence hydraulique de la région.

Du côté de l’agence, on ne se voile pas la face. “Le dragage est trop cher. Au Maroc, nous y avons recours uniquement dans les ports lorsqu’il y a ensablement car c’est la seule solution. Concernant les barrages, lorsqu’il y a envasement, nous ne pouvons pas faire grand chose. La majorité des barrages marocains sont d’ailleurs envasés. Lorsque des études économiques sont menées, ils en ressort que la construction d’un nouveau dispositif plus moderne équivaut au prix du dragage”, étaye Rachid Rhandi.

Le patron de l’Agence du bassin hydraulique dément aussi ne pas avoir vidé le barrage. “Ce dernier était vide”, assure-t-il à notre rédaction. “Il faut savoir que le barrage de Sakia El Hamra est conçu pour retenir 110 millions de mètres cubes. Lorsque la crue de 2016 a frappé la région, le niveau est monté à 204 millions de mètres cubes. Le dispositif d’évacuation de crue a été dimensionné selon les précédentes crues vécues. Nous pouvions évacuer 400 mètres cubes par seconde. En 2016, il aurait fallu évacuer 3.600 mètres cubes par seconde pour éviter que le barrage soit emporté”, étaye le directeur du bassin hydraulique de la région. 

Ginger Phenixa, bureau d’étude chargé de l’étude de faisabilité sur le site, décline aussi toute responsabilité quant au fiasco. “Au vu des séquences pluviométriques des précédentes années étudiées par les ingénieurs, il était improbable que le site de la technopole soit inondé”, indique au HuffPost Maroc un ingénieur de la société. “Nous ne pouvions pas non plus prévoir que le barrage cède” continue-t-il, sous couvert d’anonymat. “Sur le site de l’ancien chantier de la technopole, l’eau est bien passée par les chenaux prévus pour assurer l’évacuation de l’eau. Mais le plan de masse était malgré tout mal pensé, il n’y avait pas de structure solide mais juste du remblai”, confie-t-il.

DR

Maintenance défaillante des barrages

“Avant de dire que c’est une fatalité qu’un barrage cède, il faut effectuer des visites préventives de contrôle. Ces visites se font soit par des moyens humains avec des scaphandriers habilités au niveau de la sécurité, soit avec des robots, qu’on appelle ROVs dans le jargon, équipés de caméras et de sonars pour pouvoir interpréter les images du parement qui retient l’eau. A partir de ces datas, nous pouvons détecter des problèmes et prévenir ou traiter le barrage. Au Maroc, tout ce qui est préventif n’est pas réalisé. Si cela avait été fait, nous aurions pu déceler des fissures dans celui de Sakia El Hamra ou un envasement”, nous explique Eric Molla, PDG de Ulis. L’entreprise basée à Casablanca, qui a établi l’état des lieux et l’expertise suite au scandale des fissures au port de Safi, est spécialisée en travaux en eau profonde. 

Selon Eric Molla, les barrages au Maroc ne sont pas visités. Pis, l’enveloppe budgétaire dédiée à leur maintenance est dérisoire. “Récemment, nous avons répondu à un appel d’offres pour la maintenance d’un grand barrage dont je tairai la localisation. Le budget alloué était de 50.000 dirhams. Cette somme ne nous permettrait pas de mobiliser notre matériel et notre équipe de scaphandriers. Nous avons répondu 500.000 dirhams, soit dix fois au dessus de l’appel d’offres”, explique le PDG de Ulis. 

Selon le spécialiste, le secteur a progressé pendant vingt ans mais régresse depuis cinq ans. “Aujourd’hui, on autorise la concurrence déloyale qui se vend a des prix incohérents par rapport à la spécialité et la sécurité que veut la discipline. Il faut aussi dire qu’il y a un vide juridique, tout le monde peut se revendiquer scaphandrier au Maroc alors qu’en France, il faut avoir fait une école pour cela”, continue-t-il. En l’espace de trois ans, le chiffre d’affaires de l’entreprise marocaine a fondu, passant de 30 millions de dirhams à 16 millions de dirhams en 2017, malgré une expansion africaine réussie.

Who’s Who

JESA est une joint-venture entre le groupe OCP et la firme américaine Jacobs Engineering. Jacobs Engineering est un bureau d’études et de conseil en ingénierie américain. Sur le projet de la technopole de Laâyoune, JESA est maître d’ouvrage chargé du contrôle général et de la supervision des activités, de l’examen et de la validation des rapports d’étude, et de la gestion des travaux de construction.

Acri-In est un bureau d’études spécialisé en aménagement du littoral, ingénierie maritime et maîtrise d’oeuvre maritime et portuaire. C’est ce bureau qui a été chargé de l’étude de faisabilité maritime.

L’entreprise fait partie du groupe ACRI, société créée à Sophia-Antipolis en 1989 et qui comprend des filiales dont les sièges sociaux sont situés, en France, à Sophia Antipolis et à Brest, en Angleterre à Plymouth, au Canada à Rimouski et au Maroc à Rabat. Acri-In a décroché plusieurs contrats au Maroc. L’entreprise a réalisé pour la Direction des Ports et du Domaine Maritime du Royaume du Maroc des études afin de résoudre les problèmes d’ensablement du port de Terfaya.

L’agence du bassin hydraulique de Sakia El Hamra et Oued Eddahab est un établissement public chargé de la gestion de l’eau et du domaine public hydraulique. Sa zone d’action s’étend sur une superficie de près de 350 107 km² et englobe cinq provinces: Laâyoune, Boujdour, Aousserd, Oued Eddahab et Smara.

Ginger Phenixa est un bureau d’études détenu à parts égales par les groupes français Burgeap et allemand IGI. Il est spécialisé dans le domaine de l’environnement depuis près de 20 ans.