MAROC
09/08/2018 12h:38 CET

Taoufiq Izeddiou: "Marrakech manque de lieux pour la danse et la culture en général" (ENTRETIEN)

Le coup de gueule du fondateur du festival "On marche".

Facebook/Taoufiq Izeddiou

CULTURE - Après 13 éditions du festival de danse contemporaine “On marche” à Marrakech et 20 ans de travail dans le milieu, le chorégraphe Taoufiq Izeddiou fait le bilan. Dans une vidéo publiée début août par “Kech Lab” et baptisée “La culture en péril”, l’artiste originaire de la ville ocre, qui se donne corps et âme pour elle, pousse un coup de gueule contre le manque de soutien de la part du ministère de la Culture et le peu d’intérêt, à Marrakech et au Maroc en général, pour un art pourtant bien représenté à international. Entretien.

HuffPost Maroc: Pourquoi avez-vous choisi de pousser ce coup de gueule maintenant?

Taoufiq Izeddiou: Cela fait presque deux ans que l’on prépare le festival “Danse, l’Afrique danse” qui se tiendra à Marrakech en 2020. C’est une vraie reconnaissance, pour nous, et nous travaillons de manière acharnée autour de ce projet. En plus de cela, je suis en train de mettre en place une école des arts chorégraphiques baptisée “Nafass”. C’est un combat mené depuis des années, mais nous n’avons pas de lieu pour l’instant. C’est l’Ecole supérieure des arts visuels (ESAV) qui nous héberge. J’ai mobilisé beaucoup de soutiens étrangers, mais malgré tout ce que nous faisons, cela n’intéresse pas notre gouvernement. L’année dernière, 70% de ma programmation était dans l’espace public, parce que je n’ai pas de lieu adapté à la danse. Nous essayons alors de contourner la situation, les artistes aussi s’adaptent. Il y a ceux qui m’amènent des projecteurs, du scotch pour les tapis... Mais la scène, c’est du bois sur du béton, donc si quelqu’un tombe, bon courage! J’ai donc fait le bilan de toutes ces années de travail et j’ai craché le morceau.

Depuis que vous travaillez dans le domaine, quels changements avez-vous remarqués à Marrakech en matière d’infrastructures culturelles?

Je n’ai pas vu les choses bouger. Pourtant, j’ai amené de la qualité, des chorégraphes de renom sont passés, ici, malgré le manque d’argent. Nous essayons de tirer vers le haut, pour l’image du Maroc et de Marrakech, en particulier. La création contemporaine marocaine est partie en tournée, notamment en Europe. Nous brillons à l’international où nous sommes reconnus, mais pas ici. Le Maroc n’arrive pas à profiter de cela. Je ne suis pas pessimiste mais c’est la vérité. Et où se situe Marrakech par rapport à tout cela? Le théâtre royal ne bouge pas depuis 20 ans, nous ne pouvons donc rien faire dedans. La maison de la culture va en dégradation: nous ne pouvons pas aller loin avec une scène et 4 projecteurs. Il n’y a pas de projet de construction de théâtre, pas de studios. Il y a un conservatoire pour la musique et la danse, mais la danse n’y est pas pratiquée. L’année dernière, il faut le reconnaître, nous avons reçu 80.000 dirhams de la région, c’était une première, moi-même j’étais étonné. Mais depuis rien ne se passe.

Pensez-vous que Marrakech est “délaissée” par rapport à Casablanca ou Rabat?

À Casablanca et Rabat, deux grands théâtres sont en train d’être construits. Il y a déjà les théâtres Mohammed VI et Mohammed V, et des maisons de culture aussi à Tanger. Mais, à Marrakech, qu’est-ce qu’on a pour nous accueillir? Créons des lieux pour la danse! En Allemagne, il existe des hangars où les danseurs rêvent d’aller tant le projet artistique est pertinent. Nous ne demandons pas des lieux somptueux, juste de simples endroits pour arriver à travailler et créer. Je suis certain que beaucoup d’artistes et de structures à l’international sont prêts à nous aider si nous trouvons des lieux, en nous envoyant du matériel, des gradins... Notre gouvernement n’est pas avec nous. Or, les gens n’aiment pas trop aider des porteurs de projets qui ne sont pas soutenus par leur propre gouvernement.

Qu’attendez-vous du ministère de la Culture?

J’attends qu’il donne sa place à la danse contemporaine et qu’il définisse un vrai budget de développement. L’argent qu’on nous donne est minime. Il y a des jeunes danseurs qui ont besoin de danser, il y a des danseurs qui ont du talent qu’il faut aider dans l’écriture de chorégraphies... Il faut nous donner des locaux avec un cahier des charges précis. Il faut également mettre le focus sur la formation (formation des danseurs, aide à l’écriture, formation des formateurs...), il faut créer des tournées dans les maisons de culture pour la danse contemporaine, parce que, jusque-là, on tourne presque uniquement dans les instituts français, ou partout dans le monde sauf au Maroc. Le public marocain ne nous connaît pas. C’est dans l’intérêt du ministère de la Culture de nous aider. Mais c’est une politique à mettre en place dans les 5 ou 10 ans à venir. Beaucoup de danseurs que j’ai formés ont dû arrêter faute de soutien. Certains ont changé complètement de voie, d’autres sont partis poursuivre leur carrière à l’étranger. On investit, mais il n’y a pas de perspective, on ne voit pas clair. On avance, mais on avance seuls.

Plusieurs festivals ont été annulés, récemment, à Marrakech (Biennale, Festival international du film...). Quel impact cela a-t-il sur le rayonnement culturel de la ville, selon vous?

Je suis partagé entre deux avis. D’un côté, faire des “feux d’artifices” une semaine dans l’année, cela ne veut rien dire. Il est primordial de travailler sur le terrain durant toute l’année. Il faut penser au public avant tout. Ces événements peinent à entretenir une base de public qui est fidèle à cela et qui le défendra. En même temps, annuler cela à Marrakech est un grand drame pour la ville. On n’est pas qu’une salle de fête, il y a des gens qui pensent, qui réfléchissent, la ville regorge de grands créateurs, cinéastes, artistes... Il y a du potentiel, mais il faut un vrai projet culturel clair pour cette ville. La question de la gestion de ces festivals est importante aussi. Je fais le festival “On marche” avec 24.000 euros de liquide, le reste, ce ne sont que des aides de nature, d’amis, de restaurateurs, d’hôtels... Dans l’équipe, nous sommes tous à la fois chauffeurs, porteurs, administrateurs. Avec rien du tout, tu peux tenter de faire quelque chose!