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09/01/2019 15h:31 CET | Actualisé 09/01/2019 15h:34 CET

Tamazight: acquis d'hier, défis d'aujourd'hui

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Nous nous apprêtons à célébrer le nouvel an amazigh Yennayer 2969, et en parallèle aux rituels festifs et mémoriels, l’occasion nous est offerte pour interroger en 2019 les perspectives générales de la revendication berbère, apprécier les acquis arrachés en cours de route, mais aussi interroger les défis majeurs auxquels on est amené à faire face. Ainsi, dégager le cadre général de cette question, et tenter d’y apporter un temps soit peu une signification aux événements récents.

La revendication culturelle et son substrat démocratique

Inutile ici de remonter à la genèse de cette revendication, et sa généalogie historique. Rappelons seulement que son affirmation effective nous renvoie au début du 20e siècle, traversant à des intensités variables le mouvement de libération nationale, à la lisière de l’impératif décolonial.

Son surgissement sur la scène nationale post-indépendance, fut exacerbé par les convulsions et la dérive autoritaire et uniciste qu’a connu la formation de l’État-nation algérien (déni institutionnel de la dimension berbère, ostracisme culturel, arabisation brutale et mépris des populations).

Comme souvent, l’histoire accouche d’une clarification inéluctable, avec fracas, à chaque fois que les éléments contingents, les forces centrifuges, et les contradictions touchent leur point critique, et l’état de non retour, et ce fut le cas du printemps de 1980.

Le cœur de cette affaire, comme souvent hélas, a obéi à la vulgate officielle et au commentaire journalistique empressé pour restreindre un tel événement à la seule lutte pour une reconnaissance identitaire et culturelle quand aujourd’hui et à la faveur de la distanciation, et la postérité, nous voyons que sous le couvercle identitariste, une véritable contestation politique, posant tout au long de ces années là, la centralité de la question démocratique.

Ce fut un appel pour une renaissance nationale, pour un réajustement complet de la configuration de l’État pour la remettre sur les rails prédéfinis à l’aune de la révolution, et les visées assignées par le Congrès de la Soummam. Il suffit de se souvenir des mots d’ordre proclamés, ou les conclusions de la plate-forme de Yakouren pour s’en rendre à l’évidence de cette affirmation (à bas la répression ! Culture populaire algérienne, libérez les détenus, décentralisation, fin du monopole sur les médias, libertés publiques...etc).

Les vingt années qui s’en suivent ont ancré ce mouvement profond, qui désormais, est moins une affaire d’une élite avant-gardiste, que de masses populaires transgénérationnelles, et ce fut une victoire indéniable.

Octobre 88, la nouvelle constitution, le MCB, la grève des cartables n’ont pas atteints les objectifs escomptés, si ce n’est la création du HCA (Haut commissariat à l’Amazighité) comme une concession en trompe-l’œil, mais cette dynamique a eu le mérite par ailleurs de maintenir la flamme, et initier toute une nouvelle génération à la pratique politique et le débat public.

Du côté des ratés, figure l’échec de la nationalisation réelle de la revendication, qui reste cantonnée au bastion kabyle et le foyer chaoui à moindre mesure.
Ce constat trouve ses raisons dans la propagande monumentale déclenchée par le régime pour précisément repeindre cette revendication en un schisme régionaliste kabyle, et que les autres régions sont appelées a ne pas a se l’approprier.

Vint alors le printemps noir de 2001. 126 morts, des milliers de blessés, et surtout une rupture consommée entre les deux partis (mouvement citoyen/État central).

Rupture aussi avec les porteurs traditionnels de la revendication (FFS, RCD principalement), surclassés par la structuration sous forme tribale des Aarouchs pour porter la parole et s’asseoir vainement à la table des négociations.
La réactivation de la question de l’autonomie puis l’indépendance de la Kabylie sous l’égide du MAK fut une réaction épidermique à une telle violence.

Évidemment, on peut contester une telle proposition, on n’osera moins évacuer les causes qui l’ont rendues possible.

Entre temps, le pouvoir a opéré un revirement stratégique dans sa manière de gérer cette question. Nationalisation de tamazight, et récemment, officialisation et création de l’académie berbère sonnent comme autant de concession arrachées. Mais soyons lucides. Derrière ce revirement se cache une volonté d’étouffement de la revendication amazighe en sa version de “lutte inscrite comme contestation profonde du régime”.

Se l’approprier, contrôler le processus, l’agenda des réformes en maîtres des horloges, disqualifier par ricochet les porteurs historiques, sont autant de manœuvres inavouées.

Bref, intégrer cette cause dans périmètre de la normalité institutionnelle, et l’avoir a ses côté mieux que de l’avoir en face.


Quelques remarques:

1 -  Les conservateurs bon gré mal gré, ont fini tacitement par entériner la légitimité de la dimension berbère comme composante et comme référence de toute la nation, on s’y employant désormais non plus à la contester radicalement, mais à l’intégrer dans la configuration arabo-compatible dans son enseignement et sa retranscription.

2-  La revendication qui fut initialement une affirmation transnationale, ou du moins nationale visant à renforcer le socle de la nation est aujourd’hui instrumentalisée par certains pour s’en affranchir de cette même nation.

3- Le chantier de la standardisation linguistique, de l’harmonisation des différents parlers et dialectes est une tache des plus urgente qui est amenée à être tranchée pour que cette langue soit dans les faits “officielle” et comme langue des institutions, de la recherche scientifique, la traduction ... etc.

4- L’impérieux requisit d’une reformulation politique et intellectuelle de ce que peut signifier la revendication berbère comme reconnaissance de la variété socio-linguistique, comme socle et patrimoine commun à la nation.

Enfin, comme un instrument et fer de lance pour une démocratisation intégrale de l’appareil étatique, et la pratique du pouvoir, ceci en tenant compte, des nouvelles réalités nationales et internationales, pour espérer que les nouvelles générations puissent s y employer avec la même obstination que leurs prédécesseurs, et sauver tant de sacrifices d’une destinée funeste au cimetière des luttes calcifiées.