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14/05/2019 21h:49 CET | Actualisé 14/05/2019 21h:49 CET

Taleb, Abbassi, les mini-jupes et les non-jeûneurs

Larbi amine Lamellad

Cet écrit fait partie de la série d’articles “Tolérance et altérité”, des témoignages et des points de vue personnels qui se veulent constructifs autour du vivre ensemble et de la réconciliation citoyenne en marge de la révolution algérienne du 22 février 2019. Vous pouvez retrouver le premier article en suivant ce lien.

“Alger se civilise à la même décadence que les capitales européennes. Elles ont toutes enlevé le voile car il ne fait pas XXe siècle ; aussitôt la minijupe est apparue et elles se sont installées dans les brasseries, la cigarette aux lèvres. Beaucoup de jeunes filles trouvent refuge dans la débauche alcoolique. L’enseignement pour la fille : oui ! Le travail : oui ! Accepter de voir bafouer une personnalité, une religion : non !” - “Une enfant de 14 ans habillée d’une manière criarde, maquillée d’une façon vulgaire. La petite-fille deviendra une dévoyée promue à la délinquance féminine qui va du vol au délit grave et même à la prostitution.” Extraits du quotidien El Moudjahid du 20/09/1969 et du 10/07/1970.

“Abbassi Madani” ; “Ahmed Taleb Ibrahimi” ; “agression de non-jeûneurs” ; “harcèlement de filles portant jeans ou jupes dites courtes”. Ce sont quatre sujets sur lesquels j’avais pour projet de m’étaler tour à tour ces dernières semaines et qui sont finalement restés abandonnés au stade de brouillon, un peu par manque de temps, et beaucoup par résignation.

Lorsque je suis tombé le samedi 11 mai sur une vidéo filmée par une fille dont le pantalon et les baskets avaient “empêch” un jeune garçon de faire correctement son ramadhan”, je me suis soudain aperçu que ces quatre sujets a priori assez éloignés étaient les enfants d’une même filiation historique, fourbe et latente.

Taleb – Abbassi, 50 années de commerce religieux, culturel et linguistique

Nous avons assisté ces dernières semaines au jaillissement soudain de portraits et de messages établissant Ahmed Taleb Ibrahimi comme un sauveur inopiné. Il fallait dépoussiérer vigoureusement la brocante pour nous sortir sans embarras une personnalité politique de l’ancien monde qui a servi sous Ahmed Ben Bella, Houari Boumédiène et Chadli Bendjedid.

Il semble que le concerné ne se soit à aucun moment prononcé sur le sujet. Gardons-nous donc de nous attarder sur la pertinence et le bien-fondé de son parachutage sur la scène politique à 87 ans, et revenons vers la filiation de sa pensée qui, elle, continue de se prononcer tous les jours dans nos rues et habite en cachette le subconscient de beaucoup d’entre nous.

Sur les rayons et les étals improbables du business latent de la “période de transition”, Ahmed Taleb Ibrahimi nous est exposé comme une sorte de Mostefa Lacheraf vivant. Or, il n’en est rien. Bref rappel de quelques éléments de biographie et de pensée.

Taleb Ibrahimi est probablement la première haute personnalité politique post-coloniale à avoir décliné, bon gré mal gré, la palette islamo-arabisante sur tous les domaines qu’elle pouvait toucher : enseignement, culture, politique, vie sociale, etc.

Des années durant, il a été l’instrument phare d’une arabisation politique obstinément assimilée à la branche culturelle de l’anticolonialisme. Autrement dit, tant que l’Algérie n’était pas une sorte de modèle égypto-saoudien combiné, elle resterait encore un “hizb frança”. Cette dichotomie qui semble caricaturale a pourtant enfanté une fissure qui a traversé les décennies. Et si l’on devait procéder à la psychanalyse d’une réalité sociale comme celle de l’agression d’un non-jeûneur, c’est à cette fissure qu’on remontera invariablement.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici de discuter de notre arabité ou de notre amazighité. Il ne s’agit pas non plus de discuter de la position de l’islam comme religion d’État. Le propos est avant tout épistémologique et l’intérêt, tout l’intérêt, est justement d’avoir une certaine distance vis-à-vis de ces interrogations, et de prendre conscience à quel point ces clivages ont de tout temps été utilisés pour nous diviser. Depuis l’Indépendance (la première, pas celle du 22 février – qui voit le même scénario se répéter hélas), la division a toujours été le fonds de commerce de nos politiques.

Quelques décennies après l’entame de l’œuvre destructrice de Ahmed Taleb Ibrahimi, la gangrène a eu le temps de maturer et voilà qu’en 1990, des Abbassi Madani prennent la parole dans les stades et rappellent à la foule qui l’aurait peut-être oublié que dans la vie, il y a “eux”, et les “méchants”. Avec le FIS, la politisation de la langue s’est doublée d’une politisation de la religion.

Installée notamment à travers des fratricides et esquissée maladroitement durant la Guerre d’indépendance, l’instrumentalisation de la religion est à son apothéose entre la fin des années 1980 et le début de la décennie suivante. La croyance et la pratique religieuse ont été désacralisées et progressivement réduites à des considérations puériles et vestimentaires, et la citoyenneté a été lâchement diluée dans une soupe de haine contagieuse. Ainsi, la religion n’était plus le rapport d’une personne au Divin, mais le rapport entre un “croyant” et des “apostats” (qui ne sont de fait plus ses concitoyens, mais ses ennemis).

Dans le monde idéal de Abbassi Madani, aucune altérité ne devait plus être possible. Dans la rue, dans la société, l’autre n’avait plus le droit d’exister en tant que tel. Dès lors, ma tolérance ne peut aller au-delà de mon propre modèle, et n’est donc en rien une tolérance (rappelons que Abbassi Madani est le principal responsable de la radicalisation du FIS, qu’il n’a jamais condamné les crimes commis en Algérie, qu’il qualifiait la démocratie d’impie et qu’il s’est dit prêt à sacrifier les deux tiers de la population pour permettre au tiers restant d’instaurer et de vivre dans un califat islamique).

Au-delà de Abbassi et Taleb

Le présent propos pourrait être élargi indéfiniment, jusqu’à se retrouver dans des sobriquets de l’extrême opposant baathistes et assimilationnistes, salafistes et francophiles, etc. Mais ne nous perdons pas. Si ces deux héritiers d’un même dogme sont pris comme exemple, c’est tout simplement parce que les évènements récents les ont fait sortir dans l’actualité. Mais la réalité va bien au-delà de leurs personnes ; ils n’ont sans doute pas bâti le chaos à eux seuls, mais ils ont bien pris soin d’y prendre part et de lui assurer une postérité.

Dès lors que nos identités ont été instrumentalisées pour servir des intérêts politiques et dogmatiques, ce sont des générations de personnes qui allaient subir d’une façon ou d’une autre les sévices de cette pensée destructrice et “endoctrinante” qui continue encore à planer au-dessus de nos têtes. Car si un garçon insulte aujourd’hui une fille pour la tenue qu’elle porte ou agresse son voisin parce qu’il a mangé durant ramadhan, il faut comprendre que cet agresseur est le fruit de ces longues années de pensée dogmatique.

Les uns et les autres

Malheureusement, et c’est peut-être le point le plus difficile à admettre, la négation des uns a fini par provoquer la négation des autres. Autrement dit, la tolérance a été coupée sur ses deux extrémités.

Cette jeunesse endoctrinée a fini par inspirer un rejet aussi viscéral à l’autre jeunesse qu’elle agresse et cela peut bien sûr se comprendre. Les uns et les autres ne se supportent pas, chacun s’indigne que l’autre puisse exister. Le rejet se généralise et la fissure des premières années se réjouit d’avoir encore de beaux jours devant elle, et peut-être même une descendance.

Sur les réseaux sociaux comme dans la rue, on s’insulte et on se méprise mutuellement. Nous nous faisons la morale à tour de rôle et nous tombons sur des conclusions déprimantes. Le “akhina” pensera que tant qu’il y aura des filles en jupe dans cette société, la Révolution n’aboutira jamais. De son côté, le non-jeûneur se dira que tant que des “barbus en kamis” seront dans les rues, la Révolution n’aboutira pas non plus.

Je n’ai pas besoin de citer des exemples, vous avez tous croisé des publications donnant des leçons et expliquant que, dans ce pays, il y a trop de mauvaises personnes et que ce dit “hirak” ne donnera jamais rien. Nous récitons sans nous en rendre compte le refrain de la division qu’on nous a inculquée. Quand un groupe se fait bonne conscience sur le dos de ceux qu’il estime être des ignorants ou des freins au progrès, ces derniers le lui rendent très bien puisqu’ils pensent exactement la même chose de leur côté.

Quelle déprime d’assister à ce spectacle désolant, d’en être parfois l’acteur, ou au mieux se voir impuissant à son égard. On s’oublie dans le sarcasme et la moquerie, on se laisse aller à l’hostilité, et on prend à notre compte la fissure d’antan pour la passer à ceux qui nous suivront.

Au-delà de ce simple constat que je fais en tant que citoyen qui prend part à la vie quotidienne de son pays, ici doit sans doute commencer le travail de nos sociologues et pédagogues, de nos intellectuels de tous bords, de la société civile dans sa globalité et surtout de nos gouvernants que nous espérons intègres dans la période à venir.

La responsabilité des organes médiatiques est également très importante, car beaucoup d’entre eux versent malheureusement dans l’insulte et le dénigrement.

Un travail de fond et une prise de conscience sont sans doute requis de chacun de nous, afin que nous puissions dépasser l’indignation épidermique et faire en sorte que notre interaction soit constructive et nos différences enrichissantes. Cette démarche de vivre ensemble n’a rien de fabuleux et ne peut se targuer d’aucun progressisme. Au contraire, elle est tout à fait élémentaire et tient sa nécessité d’un principe tout simple : nous vivons dans les mêmes cités, dans les mêmes rues, dans le même pays, et nous n’avons rien d’autre que le dialogue, l’entente et la compréhension mutuelle pour assurer nos lendemains.