MAROC
07/04/2018 11h:55 CET

Tahar Ben Jelloun: "Pour avoir manifesté pacifiquement pour un peu de démocratie, j’ai été puni"

"La Punition" est un récit poignant où l’histoire d’un homme se confond avec celle d’un pays.

F Mantovani/Gallimard

LITTÉRATURE - Il a mis cinquante ans pour trouver les mots justes, pour trouver la force de raconter et de dénoncer un régime policier arbitraire, celui de Hassan II, celui du Maroc des années soixante. La Punition (Gallimard) de Tahar Ben Jelloun est un récit poignant où l’histoire d’un homme se confond avec celle d’un pays. Entretien.

HuffPost Maroc: Vous racontez cette période comme si vous y étiez. Tout semble ancré au plus profond de votre être…

Tahar Ben Jelloun: Quand je me suis mis à écrire ce récit, ma mémoire a été généreuse; elle a tout reconstitué et m’a tout redonné. J’ai retrouvé les odeurs, les couleurs, les noms, les détails de cette vie misérable. Comme une visite de mes souvenirs datant d’un demi siècle. Ce qui est curieux c’est que mon histoire va être rejointe par la grande histoire, celle du Maroc, puisque ceux qui feront le premier coup d’Etat contre Hassan II (Skhirat, 10 juillet 1971), sont ceux-là mêmes qui nous avaient maltraités et punis.

Quelle est cette “punition” que l’on vous a infligée quand vous aviez vingt ans et que vous étiez étudiant en philosophie?

La première des punitions, c’est d’avoir interrompu mes études de philosophie que j’aimais particulièrement et d’avoir été privé de liberté durant 19 mois. Ensuite viennent les humiliations, les brimades, les insultes, les maltraitances physiques et une sorte de hargne et de haine de la part de soldats dont certains avaient fait la guerre d’Indochine avec les troupes françaises. L’autre punition se trouve dans le côté collatéral: ma jeune et belle fiancée m’a quitté pour un autre! Elle m’a quitté parce qu’elle n’était pas sûre qu’un jour je serais libéré. Disons, qu’elle m’a trahi, car quand on est par terre, certaines personnes soit vous écrasent, soit vous ignorent et vous chassent de leur mémoire.

Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un jeune homme lorsque brutalement son destin bascule dans l’horreur?

D’abord, il y a la consternation. On est abruti et on ne croit pas ce qu’on voit, ce qu’on entend et ce qu’on vit. Ensuite, on s’organise; l’être humain a une capacité extraordinaire de s’adapter et même dans certains cas de tirer profit de situations intolérables. Moi, j’essayais de renouer avec les beaux moments de ma mémoire; je revoyais les films que j’aimais, j’écoutais Jean Ferrat et Léo Ferré chanter les poèmes d’Aragon. Je faisais un effort immense de concentration pour sortir mentalement du camp et me mettre dans un lieu imaginaire et passer en revue mes souvenirs dont certains avec la femme que j’aimais et qui allait m’abandonner.

Où avez-vous puisé la force de résister à dix-neuf mois de maltraitances physiques et psychologiques? Parce que c’était votre vie qui était en jeu dans ce camp de redressement...

La force est en nous. Tous ceux qui sont passés par des épreuves analogues vous diront que la résistance c’est l’esprit qui prend le dessus sur le temps et les choses matérielles. Je pense que mes lectures d’adolescent m’ont beaucoup aidé. Je peux dire aujourd’hui aux jeunes qui ne lisent pas qu’ils ont tort, car ce qu’on lit, surtout les grands livres, s’imprime en nous et un jour surgit pour nous aider à supporter les choses difficiles.

Rétrospectivement, vous vous dites que vous avez échappé à un coup d’Etat…

Evidemment, le commandant Ababou aurait pu nous entraîner dans sa folie; on n’aurait pas pu dire non, sinon il nous aurait exécutés. Dans l’armée, en tout cas dans cette armée des années 60, on vous apprend à obéir et à ne pas contester. Il aurait bien pu nous demander de monter dans les camions et ne pas nous dire pourquoi. On n’avait pas le droit de poser des questions. D’ailleurs c’est ce qu’il a fait avec les élèves officiers d’Ahermoumou. Ils se sont trouvés face au palais du roi où il fêtait son anniversaire, et des ordres ont été donnés de tirer sans sommation. Ce fut ainsi qu’il y a eu entre cent et cent cinquante morts.

Est-ce vraiment cette épreuve qui vous a donné la rage d’écrire comme vous le laissez entendre dans votre livre?

Ne sachant pas si un jour on allait être libérés, je me suis mis à écrire comme le naufragé sur une île qui veut laisser des traces. Après 19 mois, j’avais une centaine de feuilles où j’avais écrit des poèmes assez hermétiques pour qu’Ababou ne les comprenne pas au cas où il les découvre. En sortant, j’ai tout remis au propre. Ensuite, après la publication dans la revue Souffles dirigée par le poète Abdellatif Laabi, des amis me demandaient ce que j’étais en train d’écrire. J’avais pris goût à l’écriture. Mon deuxième poème s’appelle “La Planète des Singes”, une critique acerbe contre le Club Med au Maroc. Ce poème sera repris pas le journal Le Monde. A partir de là, je ne pouvais pas m’arrêter. J’ai pris l’écriture au sérieux. 

Vous en avez gardé des séquelles, comme l’insomnie. Peut-on se remettre totalement d’un tel traumatisme?

Deux séquelles me persécutent encore: je mange vite (ce qui est très mauvais pour le transit) et j’ai beaucoup de mal à dormir. Contre l’insomnie, je suis en train d’écrire un roman drôle où le personnage principal ne peut dormir profondément que s’il hâte la mort de quelqu’un. Je pense qu’après la publication de ce roman, j’aurai réglé mon problème de sommeil, sans tuer personne! 

La peinture est-elle pour vous un autre moyen de vous évader, d’exorciser cet épisode douloureux?

La peinture a toujours été un exercice fréquent chez moi. Je me souviens que dans le camp, je ramassais des fleurs et les utilisais comme de la couleur. J’ai dessiné des choses et les ai coloriées avec des plantes, des fleurs sauvages. Aujourd’hui, la peinture est devenue une occupation sérieuse. A partir du moment où j’expose, que des personnes apprécient ce que je peins et me font confiance, je peins comme j’écris. Et je donne de la vie une image optimiste, heureuse, belle, joyeuse. Le contraire de ce que j’écris.

Que raconte La Punition du Maroc d’aujourd’hui ?

La Punition est un miroir qui dit : voilà ce qu’a été le Maroc il y a cinquante ans. Regardez autour de vous et comparez.

Vous avez été journaliste, comment se porte selon vous la liberté d’expression dans le pays?

A partir du moment où l’on ne touche pas aux trois tabous (la famille royale, l’islam et l’intégrité territoriale) on peut tout dire et tout écrire. Cela étant, certains journalistes ont été arrêtés, d’autres, les étrangers, expulsés, ce qui est contre-productif. Il faut qu’au Maroc on cesse de se méfier des journalistes et qu’on laisse la presse étrangère faire son travail. S’il y a diffamation, il y a les tribunaux contre cela. Mais tant qu’on arrête des journalistes, la liberté d’expression n’est pas totale et absolue.

Gallimard