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31/01/2015 05h:21 CET | Actualisé 02/04/2015 06h:12 CET

Syriza, une perspective pour la Gauche tunisienne

POLITIQUE - Syriza a en quelque sorte réussie à faire tout ce que la gauche Tunisienne, avec ses différentes composantes, a échoué à accomplir : Investir le terrain de la lutte sociale, tisser les réseaux de solidarité pour ne pas les laisser l'apanage des forces conservatrices ...

Ce soir là, il y'a maintenant plus d'un An, nous avions rencontré Alexis Tsipras à Paris.Nous l'avions écouté prédire l'arrivée de Syriza au pouvoir en Grèce et expliquer l'urgence de combattre les politiques d'austérité partout dans le monde. Nous avions été subjugués par sa simplicité, son charisme, sa détermination et sa force tranquille.

Aujourd'hui cette prédiction est devenue réalité en Grèce. Comment donc ce jeune homme de 40 ans a t il pu réussir ce tour de force et provoquer cette onde de choc dont les répliques font déjà peur à toute la droite libérale et conservatrice du vieux continent, mais aussi à toute cette gauche "social libérale" qui a trahi ses électeurs et rendu "les armes" du combat social?

Comment a t-il su fédérer quelques 19 formations politiques et organisations de la société civile pour construire un Parti de gauche radical, populaire et moderne,  qui a su convaincre des millions de grecs là où le PASOK (socialiste réformateur) et le KKE (communiste) ont échoué ? Comment expliquer cette victoire sans appel face à une « coalition des hostilités » tant intérieure qu'extérieure ? En réalité un succès inimaginable, ou pour le moins surprenant pour la plupart des chroniqueurs et politologues avertis

Alors certes la crise est passée par là.

Une crise terrible qui a frappé de plein fouet un pays miné par une gouvernance irresponsable depuis des années (corruption, évasion fiscale..) et aggravée à l'extrême par une cure d'austérité cruelle imposée par la troïka ultralibérale (Bruxelles, le FMI et la BCE).

Depuis, le fardeau de la dette en Grèce n'a pas cessé de s'alourdir: Elle est passée de 110 à 175% du PIB, c'est à dire de la richesse nationale, entre 2010 et 2014. Elle pèse désormais plus de 320 milliards d'euros. Le SMIC recule de 750€ à 510€. Ce faisant le tissu économique est touché de plein fouet : 300.000 PME font faillite. En Grèce, le chômage a doublé en 5 ans, pour atteindre une moyenne nationale de 28% .Ainsi, plus d'un grec sur quatre n'a pas de travail. Un grec sur quatre vît sous le seuil de pauvreté. Un grec sur quatre n'a pas de sécurité sociale .Mais il y a pire encore que cette seule dégradation généralisée des conditions de vie, c'est l'effroyable montée des sentiments d'impuissance et d'humiliation conjuguées. Des maladies depuis longtemps éradiquées telle la tuberculose ressurgissent, le taux de suicide est multiplié par 3, des grecs, par milliers tentent de fuir leur pays. Si les effets vécus de cette crise par les diverses fractions de la population grecque sont largement pour quelque chose dans l'irrésistible ascension de Syriza puis de son éclatante victoire aux élections, on aurait tort d'y voir une simple relation de cause à effet. D'autres pays à des époques moins récentes, ont connu de profondes crises aux effets similaires, sans pour autant conduire au pouvoir une radicalité nouvelle, à l'exception peut-être de quelques pays d'Amérique centrale (Bolivie, Equateur...)

La victoire de Syriza est aussi une victoire de la conviction et de la persuasion. Un travail de sensibilisation acharné méthodique et multiforme contre la résignation et le renoncement aux limites de la soumission, sur lequel il convient de s'arrêter et dire quelques mots. Toutes ces années durant, Syriza a vu se déployer contre elle toutes les énergies des avis autorisés, européanistes qualifiant les grecs de fainéants et de voleurs, et chantres du libéralisme vilipendant son gauchisme anarchiste. Une formation dangereuse pour la démocratie.

Difficile de restituer ici les multiples tentatives d'isolement politique. Nonobstant cette furie médiatique et le déchainement de menaces à peine voilées, Syriza n'en a pas moins poursuivi son travail d'explication et de pédagogie et a investi le terrain social en profondeur tissant d'indispensables réseaux de solidarité (centres de santé, cantines solidaires, cercles de soutien scolaire). Syriza lance ainsi un véritable programme d'action sociale après les législatives de 2012 : Ce sera « Solidarité pour tous », avec l'ouverture de 114 centres sociaux répartis dans toute la région de l'Attique. Le parti passe ainsi, en quelques mois, de quelques milliers d'adhérents à 35.000 encartés. Ainsi les militants qui œuvrent inlassablement dans ces centres de solidarité sont aussi ceux qui ont créé ou réactivé des cellules du parti,quartier par quartier, région par région.

D'une stratégie purement politique, Syriza comprend l'importance de l'enjeu qui se profile sur le terrain social. La jeune formation y jette toutes ses forces, ne laissant plus ce domaine sous la coupe exclusive de l'Eglise mais aussi de la formation d'extrême droite "d'Aube Dorée". Cet enracinement social progressif sera la clé de voute de l'ascension fulgurante de Syriza et de Tsipras. Le militant qui a pris la tête de Synaspismos en 2008, a réussi la gageure de transformer ainsi une coalition de la gauche protestataire en parti de gouvernement.

Et les répliques du séisme provoqué par cette onde de choc risquent fort de se propager partout, non seulement dans le vieux continent mais aussi sur les rives Sud de la Méditerranée. Pour atteindre un jour la Tunisie ? Les analogies sont nombreuses, et Syriza a en quelque sorte réussie à faire tout ce que la gauche Tunisienne, avec ses différentes composantes, a échoué à accomplir : Investir le terrain de la lutte sociale, tisser les réseaux de solidarité pour ne pas les laisser l'apanage des forces conservatrices (islamistes dans notre cas), sensibiliser, former et mobiliser une jeunesse désœuvrée en l'impliquant dans l'action sociale et surtout changer de stratégie et de discours, jusque là exclusivement centrés sur le politique, et donc inaudibles pour le peuple et les classes dominées.

"Notre priorité sera la rupture avec la collusion des intérêts privés et la corruption. Notre priorité sera l'entreprise de réformes radicales concernant l'organisation de l'État, de l'administration publique, des réformes globales. Mais notre priorité principale est de rétablir la dignité de notre pays et de notre peuple..", disait Alexis Tsipras dans son discours de victoire. Plus qu'un Parti, Syriza est ainsi devenu la conscience politique du peuple grec.

Que la gauche tunisienne en prenne de la graine !