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11/01/2019 18h:55 CET | Actualisé 11/01/2019 18h:55 CET

Syrie: Tombeau de nos propres vanités diplomatiques?

Parmi les grands perdants donc en Syrie, Paris semble ainsi avoir pêché par excès de confiance...

LOUAI BESHARA via Getty Images

Le 27 décembre 2018, l’ambassade des Emirats Arabes Unis, fermée depuis 2011, ré-ouvrait à Damas!

Décision ô combien symbolique, si l’on considère que les EAU comptaient parmi les principaux soutiens aux groupes et organisations - considérées comme terroristes pour certaines d’entre elles - ayant pris les armes contre le régime syrien depuis mars 2011.

Cette réouverture, qui n’est pas passée inaperçue, qui en préfigure d’autres dans les prochaines semaines (Koweït, Bahreïn) on évoque même un retour des Italiens et même de la Grande-Bretagne (même si Londres a démenti, quoique son ancienne ambassade soit en rénovation) semble confirmer, diplomatiquement, ce que révèle l’état du rapport de force militaire sur le terrain: une nette victoire de Bashar Al-Assad!

Ce sont désormais 90% du territoire perdu au profit des rebelles sunnites (principalement réunis sous l’égide de l’Armée Syrienne Libre - ASL), des milices kurdes (derrière la bannière du Parti de l’Union Démocratique - PYD et de ses Unités de Protection du Peuple - YPG - ou encore, des Forces Démocratiques Syriennes - FDS), des organisations terroristes (proches de la mouvance d’Al-Qaida (notamment le Front Al-Nostra, rebaptisé en janvier 2017, Hayat Tahrir Al-Cham), sans oublier l’Etat islamique en Syrie (Daesh) qui avait ”étendu” son Califat sis en Irak - avec la conquête de Mossoul - sur une large partie du territoire syrien, à partir de mai/juin 2014).

Comme si la portée diplomatique de cette décision ne nous éclairait pas suffisamment sur l’issue d’une cruelle et cynique guerre civile qui aura emporté, en bientôt huit années, près de 500 000 Syriens ; la perspective, de plus en plus ouvertement évoquée, d’un retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe - depuis sa suspension en novembre 2011 - semble définitivement confirmer que les chancelleries occidentales n’auront pas réussi à déstabiliser le régime de Bashar Al-Assad, encore moins de destituer ce dernier. 

Le retour de Damas, qui pourrait être acté, dès les 19 et 20 janvier prochains, à l‘occasion de la tenue du Sommet économique de la Ligue arabe à Beyrouth, semble ainsi préfigurer son retour, plein et entier, fin mars, lors du Sommet annuel de la Ligue à Tunis. La visite récente du président soudanais, Omar El-Béchir Béchir, à Damas, la première de la part d’un chef d’État en exercice, membre de la Ligue arabe, semble confirmer que la normalisation, voire le retour en grâce de Damas avec ses 21 “pairs” arabes va aller crescendo. 

Huit années après, notre échec patent en Syrie pourrait donc bel et bien sceller pour longtemps, la prégnance de notre spécificité et légitimité diplomatique dans la région.

D’aucuns, n’hésiteront pas à affirmer, avec une certaine justesse, il faut bien l’avouer, que nous nous sommes éreintés à vouloir changer un rapport de force qui aurait pu basculer en défaveur de Damas, entre 2012 et 2013, sans en assumer totalement l’engagement militaire et la détermination diplomatique qu’il convenait d’accompagner à cet effet. Le tournant de la “Ligne rouge” verbale que le président François Hollande avait tracé mais que l’abandon, in extremis, de nos alliés américains et britanniques, ne nous aura permis d’assumer, à l’occasion de la première attaque chimique sur la Ghouta Orientale en août 2013, fut un signal avant- coureur de notre propre aveuglement stratégique.

Pire, diront d’autres, tant notre inaction et nos erreurs de jugement quant à notre soutien à des organisations aux contours idéologiques douteux, le plus souvent éloigné des intérêts des populations syriennes aura été manifeste. Ce soutien “ostensible” a même pu donner l’impression qu’il était assumé!

Pourtant, cet “assujettissement” à des influences étrangères aura été au cœur de notre affaiblissement sur le plan diplomatique comme au niveau économique. Les groupes rebelles que nous avons choisi de soutenir (comme nos partenaires américains) étaient pour la plupart caractérisés par une vassalisation et une radicalisation religieuse évidente. Ce soutien “douteux” nous aura coûté non seulement notre crédibilité comme acteur diplomatique d’équilibre au Levant, mais aura permis d’accélérer l’ancrage de la Syrie jusqu’au Golfe persique, de certains des pays que nous considérons comme “perturbateurs” de l’ordre international - du moins dans la grammaire du président Emmanuel Macron, comme il  se plait à le rappeler dès qu’il le peut-, à l’instar de la Russie, de la Turquie et de l’Iran… 

Parmi les grands perdants donc en Syrie, Paris semble ainsi avoir pêché par excès de confiance dans les gigantesques capacités financières et militaires que ses partenaires arabes - notamment qataris et saoudiens - ont engagé à partir de 2015 pour chasser - en vain - le président syrien.

Le réajustement Realpolitik en cours dans l’ensemble de la région - des rives orientales de la Méditerranée au Golfe persique - semble ainsi triompher - enfin - d’une très fragile dialectique idéologique, dont les velléités humanitaires cachent de moins en moins, la volonté récurrente de certains de nos “alliés” sur le théâtre d’opérations syrien (Etats-Unis, Israël, en tête) de vouloir jouer la stratégie du “Containment” ou, pire, de confronter militairement l’Iran et son allié du Hezbollah libanais, sur le sol et dans l’espace aérien syrien, plutôt que de devoir le faire au Sud-Liban ou en ciblant directement Téhéran.

La Syrie aura été, plus que tout autre conflit, celui de la guerre par procuration.

Les contours de la guerre civile en Syrie, jusqu’ici floutés par les intérêts divergents des acteurs impliqués, semblent désormais céder le pas à un processus de stabilisation - encore fragile mais désormais tracé. Est venu le confirmer tant le processus de négociation d’Astana - sous parrainage iranien, turc et russe - autour du cessez-le-feu négocié en mai 2017, que la réunion intra-syrienne de Sotchi du 30 janvier 2018, complétée par celle d’Ankara (en octobre 2018, autour des présidents Erdogan, Poutine, Macron et la Chancelière Merkel). 

Si les batailles pour la libération des villes dAlep (2012-2016) et de Raqqa (libérée du joug de l’emprise de Daesh, au bout de quatre mois d’intenses combats) peuvent tenir la comparaison avec celle de Stalingrad entre juillet 1942 et février 1943, alors il ne serait pas vain de comparer la situation actuelle prévalant en Syrie et à ses frontières à l’équilibre stratégique née du partage d’influence issu de la Conférence de Yalta, en février 1945. 

Il s’agissait alors de contenir les ambitions territoriales et limiter l’influence idéologique de Moscou à l’est de l’Europe. Il s’agit, aujourd’hui, du même objectif, mais vis-à-vis de la Turquie et de l’Iran. Comme le résume parfaitement le ministre d’État aux Affaires étrangères des Émirats Arabes Unis, Anwar Gargash, qui expliquait récemment, que dans le contexte actuel, pour faire “face à l’expansionnisme régional de l’Iran et de la Turquie, il y a un rôle arabe à jouer en Syrie, qui est devenu encore plus nécessaire”.

La boucle semble ainsi bouclée.

Aucunes des coalitions, n’aura réussi à renverser l’actuel président syrien. Pas plus celle, dite “occidentalo-arabe” (réunissant l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis, le Canada, la Jordanie, Bahreïn, le Maroc, le Qatar, la Belgique, les EAU, le Danemark, les Pays-Bas, la Jordanie, l’Australie…) engagée à partir d’août 2014, alors que le déploiement terrestre, naval et aérien russe a semblé offrir au régime de Damas, une assurance sécuritaire fortement re-mobilisatrice - à partir de septembre 2015 - ou encore au niveau de notre propre engagement par les airs et par le truchement de nos forces spéciales, à partir de septembre 2014, à travers l’opération Chammal.

Aucune n’aura pourtant réussi à renverser Bashar al-Assad. Pire, ce sont précisément Téhéran et Ankara qui semblent récolter le fruit de nos propres dissensions et d’absence de perspectives stratégiques dans la région.

Il n’aura ainsi fallu que quelques années pour que plus d’un siècle de présence “mandataire”, gagée par les Accords Sykes-Picot en 1916 et le Traité de San Remo en 1920, ne soit remise en cause. La crainte que la légitimité et la pérennité de notre présence et apport au Proche Orient ne soit profondément et durablement écornée, est bien réelle. 

Par manque de pragmatisme et sans doute par dogmatisme excessif, les soubresauts de la guerre civile en Syrie - débutée en 2011 - semble valider la vision du Général de Gaulle qui volait vers l’Orient “compliqué” en avril 1941, avec des idées simples.

En faisant ainsi, le piège de l’isolement stratégique semble se refermer sur nous et sur les alliés que nous allons, une fois de plus devoir “lâcher”, en premier lieu desquels les Kurdes, sacrifiés à l‘aune d’une certaine forme d’inculture stratégique matinée d’ “Irealpolitik” du président américain, Donald Trump.

Le sort semble aussi en être jeté vis-à-vis des Palestiniens, sacrifiés, eux aussi, sur l’autel de la nouvelle diplomatie orientale convergente de l’Egypte, d’Israël, de l’Arabie Saoudite, de certaines monarchies du Golfe (EAU, Bahreïn, Koweït) et des Etats-Unis.

Force est sans doute de constater qu’hélas, Emmanuel Macron et ses deux prédécesseurs, du reste, a voulu faire autrement, en proposant une lecture simpliste, réductrice voire souvent  manichéenne, récusant, de facto au contraire la complexité d’une situation régionale qui ne peut se résumer à un jeu à somme nulle et aux enjeux simplement court-termistes.

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