TUNISIE
16/10/2019 15h:35 CET

Syrie: comment la Russie tire les ficelles du conflit Turquie-Kurdes

Ménageant son allié turc tout en faisant le jeu de la Syrie de Bachar al-Assad, Vladimir Poutine confirme son rôle incontournable dans la région.

Mikhail Klimentyev via Getty Images

SYRIE - Le vrai maître du jeu, c’est lui. Au milieu du chaos du nord syrien, où la Turquie et ses alliés islamistes affrontent les Kurdes des YPG et le régime de Damas, un acteur joue sa partition avec autant de finesse que de discrétion: Vladimir Poutine et la Russie.

Dernier exemple en date: la rencontre prévue dans les jours qui viennent entre le président russe et Recep Tayyip Erdogan, qu’il a invité à Moscou. Dans un communiqué diffusé par le Kremlin, il est précisé que les deux dirigeants souhaitent y mettre en avant la nécessité de prévenir un conflit entre les unités turques et syriennes”. Une annonce qui intervient alors que le président turc a refusé de recevoir Mike Pompeo et Mike Pence, respectivement ministre des Affaires étrangères et le vice-président des États-Unis, assurant qu’il ne parlerait qu’avec Donald Trump “en temps voulu”. Avant de revenir sur ses déclarations en affirmant qu’il rencontrerait bien Mike Pence ce jeudi 17 octobre.

Quelques heures plus tôt, l’émissaire russe pour la Syrie, Alexandre Lavrentiev, avait déjà fait savoir que Moscou ne “laisserait pas” les accrochages escalader jusqu’à un conflit ouvert, affirmant que des combats n’étaient “dans l’intérêt de personne et qu’ils seraient inacceptables”. En clair, alors que les Américains ont retiré leurs troupes de la région, la Russie a laissé Ankara déclencher son offensive pour mieux s’engouffrer dans la brèche et se positionner en arbitre tout puissant. 

L’exemple de Minbej

Une donne qui fait dire aux experts que seule la Russie peut désormais obtenir un cessez-le-feu. Et pour cause: elle est la dernière à échanger avec toutes les parties, à les avoir toutes soutenues à des degrés divers, et à garder surtout une influence considérable dans la région. Par un positionnement politique habile et des interventions sur le terrain, cette puissance à laquelle aucun des belligérants n’osera s’attaquer contrôle ainsi l’évolution de la situation. 

La ville de Minbej illustre bien cette situation. Cette localité proche de la frontière turque est, depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, un carrefour essentiel. Du temps où elle était contrôlée par les jihadistes de l’organisation terroriste État islamique, y transitaient des combattants arrivant de l’étranger, de l’argent, des armes, au point qu’elle est devenue dans la bouche des Américains “la plaque tournante” de Daech. 

Une fois reprise par les Kurdes, la coalition y a installé une place forte. Surtout, son contrôle par la milice des YPG (la branche armée du parti indépendantiste kurde du PKK) a déclenché plusieurs interventions turques dans le passé (en 2016 et 2018), du fait de son importance stratégique. Sur le cours de l’Euphrate, sur la route reliant les deux centres importants que sont Alep et Kobané, ville arabe en zone kurde, Minbej fait l’objet de toutes les convoitises. Et en plein conflit actuel, ce sont les Russes qui y ont fait une entrée fracassante, drapeaux au vent, empêchant l’armée turque et ses supplétifs jihadistes de l’ex-Armée syrienne libre d’y attaquer les Kurdes et leurs alliés de Damas. 

Face au retrait américain, et à l’inaction du reste de l’Occident, c’est donc Moscou qui s’installe et qui manœuvre, protégeant occasionnellement les Kurdes tout en ménageant son allié turc qu’elle arme. Un positionnement adopté très tôt, notamment au début de la guerre en Syrie où les États-Unis de Barack Obama avaient laissé à la coalition internationale -principalement composée de troupes moyen-orientales- le soin de mener les frappes aériennes. À l’époque déjà, les autorités du Kremlin avaient agi à leur guise, frappant régulièrement des objectifs jihadistes tout en s’immisçant diplomatiquement dans la politique locale. 

Une Syrie unifiée autour de Bachar al-Assad

Car dans la région, la Russie est au carrefour de tous les enjeux, de toutes les préoccupations. À quelques jours des législatives en Israël, début septembre, Benjamin Netanyahu s’est par exemple rendu à Sotchi pour rencontrer Vladimir Poutine. C’était déjà sa troisième visite en Russie de l’année, le signe que le géant pèse considérablement dans la zone. 

Grâce à cette désertion américaine au Moyen-Orient, les Russes sont devenus le pivot de la région, un véritable faiseur de rois. Ils ont trouvé là un moyen de restaurer leur statut perdu avec la fin de la Guerre froide, disposant de nombreuses bases militaires (aériennes et maritimes notamment). Échangeant avec Israël, mais aussi l’Iran et l’Arabie saoudite, ils jouent sur les frictions locales pour se positionner en médiateurs toujours intéressés, tant par le prestige que les enjeux économiques et diplomatiques. 

Avec un éloignement entre Turquie et États-Unis, deux pays alliés au sein de l’Otan, les Russes peuvent notamment continuer à se replacer, tout en éloignant plus encore la sphère d’influence américaine de leurs frontières. En Syrie, ils devraient dans le même temps chercher à profiter de la déstabilisation causée par l’invasion turque pour rapprocher les Kurdes du régime de Bachar al-Assad, une alliance qui semblait encore très improbable il y a quelques semaines. Une première étape vers une hypothétique paix en Syrie, objectif dans lequel s’est engagée Moscou dans le cadre du processus d’Astana.

Plus prosaïquement, la Russie pourrait surtout grâce à cette manœuvre rendre au dictateur syrien la possession des territoires contrôlés par les Kurdes, à l’image de Minbej donc, mais aussi de l’emblématique Kobané, mettant ainsi fin à leur autonomie de fait dans la région. Car c’est bien là l’objectif final de Vladimir Poutine: réunifier la Syrie autour de Bachar al-Assad, pour retrouver un pôle d’influence notable dans une région enfin pacifiée. 

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